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Baiser

Baiser

Miossec

par Frédéric Rieunier le 2 septembre 2008

4,5

Paru en juin 1997 (Pias)

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Ecrit avec les tripes, puisé au fond des émotions, Baiser est un album personnel. Un album de Miossec, en somme. A son commencement était le verbe Boire, sorti en 1995. Deux ans plus tard, après le relatif succès commercial de ce premier album, qui s’est écoulé progressivement à quelques dizaines de milliers d’exemplaires durant cette période, et une importante reconnaissance critique (notamment de la part des Inrockuptibles), le Breton se lance dans l’enregistrement de son successeur. Baiser : encore un verbe, mais du premier groupe cette fois.

Il est tentant de voir dans ces titres le reflet d’une trilogie sexe, alcool et rock’n’roll. Mais la musique de Christophe Miossec ne peut pas être réduite au rock. Ni d’ailleurs à la chanson. Non pas qu’il soit complètement imperméable à ces genres : il fut repris par Louise Attaque et Deportivo [1] et participa à la scène rock bretonne au cours des années 1980 à travers son groupe de l’époque, Printemps Noir. Pour autant, avec un chant ni tout à fait juste, ni complètement faux et des textes souvent écrits à la bile, Miossec se démarque du reste de la chanson française et ne se cantonne pas à travers ses compositions dans les territoires habituels du rock (comme le prouve Boire, dont aucune batterie ne vient rythmer les titres). Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y met jamais les pieds.

Premier morceau de Baiser, La Fidélité en offre la confirmation. Tout en retenue, les premiers accords plongent d’entrée les oreilles de l’auditeur dans l’univers de Miossec. Sa simplicité et sa spontanéité ne se retrouvent toutefois pas dans la façon dont la suite du morceau a été composé. Comme l’explique le chanteur dans le livre que lui a consacré le journaliste Vincent Brunner [2]. « Pour La Fidélité, Guillaume (Jouan, guitariste de Miossec sur Boire, Baiser et A prendre, ndlr) a trouvé le riff d’intro. Mais il n’arrivait pas à enquiller le reste. Pendant trois mois, je l’ai fait chier parce que je décelais quelque chose de rare dans ce premier riff, ça aurait été dommage de le laisser en plan. » Une intuition qu’a confirmée le succès du titre, puisqu’il fut le morceau du groupe le plus diffusé à la radio. Cette heureuse fortune doit finalement assez peu au hasard : entre l’efficacité musicale que provoquent les poussées fougueuses du pré-refrain et du refrain et l’insatiable frustration qu’évoquent les textes, difficile de ne pas être séduit par cette chanson. Jugez plutôt.

Et je sors et je drague comme on crève,
Avec tellement d’envie à ravaler.
Mais si ma bite et mon coeur font grève,
Je peux très bien me toucher,
Et si ma langue traîne par terre,
Je peux très bien l’avaler,
Car tu es loin et moi je crève
De ne pouvoir te baiser.

Les relations sentimentales tiennent un rôle essentiel parmi les sources d’inspiration du chanteur. Mais celui-ci se refuse à faire comme tout le monde et s’attaque à leur côté sombre bien plus qu’aux rayonnements de joie dont beaucoup de songwriters font les louanges. « Depuis des décennies tant de chanteurs français se chargeaient de la première partie de l’amour que moi je me suis préposé à la décharge. [3] » Un fossoyeur de la tendresse, en quelque sorte. Mais aussi un peintre de la noirceur qui sommeille en chacun, lorsqu’il dresse, dans Le Mors aux dents, le tableau des petites hypocrisies et autres concessions que coûte l’intimité partagée avec ses semblables.

S’il fallait se dire
Ce que l’on est vraiment
Ca nous ferait peut-être rire
Mais ça nous tuerait sûrement
Car nos pensées sont tellement pires
Qu’il faut leur mettre un mors aux dents
Car si l’on veut un jour tenir
Mieux vaut se mentir assez souvent

Intimité, intériorité : Miossec est coutumier des chansons introspectives. A l’instar de Tant d’hommes (et quelques femmes au fond de moi), où il s’interroge sur la féminité des hommes et la masculinité des femmes. Et où il regrette de ne pouvoir satisfaire par lui-même ses désirs d’affection et ses pulsions charnelles, un peu à la manière des êtres androgynes décrits par Aristophane [4]. Comme pour se consoler, il s’adonne donc à un exercice auquel il est rompu : chanter les ruptures. Un thème que l’on retrouve sur Je plaisante, Juste après qu’il ait plu ou encore Salut les amoureux, emprunté à Joe Dassin et qui clôt brillamment l’album. A l’image de la séparation qu’évoque le titre, la fin du disque fait prendre conscience à l’auditeur que, décidément, « c’est pas facile de se dire adieu ».



[1] Les deux groupes ont chacun livré une interprétation de la remarquable quatrième piste de A prendre : Les bières aujourd’hui s’ouvrent manuellement.

[2] En quarantaine, Vincent Brunner, Christophe Miossec, Flammarion

[3] Idem

[4] Dans Le Banquet de Platon, Aristophane explique l’origine de l’Eros (à la fois amour physique et spirituel) à travers un mythe selon lequel hommes et femmes étaient originellement des êtres doubles qui - après s’en être pris aux dieux - furent coupés en deux par Zeus et condamnés à devoir retrouver leur moitié pour recouvrer l’unité et la plénitude dans laquelle ils avaient initialement vécu.

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Tracklisting :
 
1. La fidélité (3’07")
2. Une bonne carcasse (2’51")
3. Ca sent le brûlé (3’05")
4. Je plaisante (3’48")
5. Le célibat (2’52")
6. Le mors aux dents (3’43")
7. Tant d’hommes (et quelques femmes au fond de moi) (2’41")
8. L’infidélité (3’03")
9. On était tellement de gauche (3’12")
10. Juste après qu’il ait plu (2’58")
11. La guerre (3’20")
12. Le critérium (2’27")
13. Salut les amoureux (3’07")
 
Durée totale : 40’14"