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Band of Gypsys

Band of Gypsys

Jimi Hendrix

par Thibault le 2 septembre 2008

Dans le cadre d’une série sur les plus grands concerts de l’histoire du rock, voici la cinquième pierre d’un édifice qui s’annonce imposant. Cette semaine donc, Jimi Hendrix visite le Fillmore East de New York pour quatre concerts avec sa nouvelle formation.

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Drôle d’année que 1969 pour Jimi Hendrix. Le power trio légendaire, la machine à tuer qu’était The Jimi Hendrix Experience est en perte de vitesse ; le bassiste Noël Redding n’a pas digéré l’enregistrement d’Electric Ladyland (il ne jouait pratiquement jamais car ne satisfaisait pas les demandes du grand chef), il est las d’une vie qui pour lui se résume « à se coucher à 4h du matin pour se lever à 8h, avaler un hamburger et remonter dans l’avion ». (Ah, la dure vie de rock star) Frustré, il créé carrément son propre groupe, Fat Mattress, qui joue en première partie des concert de l’Experience. Les performances de celle ci sont de moins en moins efficace, la fatigue se fait sentir. Le retour aux studios ne relance pas le groupe. Pire, début mai, notre gaucher se fait pincer à la descente de l’avion avec quelques provisions d’héroïne et d’herbe entre ses guitares. Malgré le règlement d’une caution de $10000 qui lui évite la prison il vivra toute la fin de l’année avec la crainte de nouveaux problèmes avec la justice. Et pour ne rien arranger, sa maison de disques exige un nouvel enregistrement, et composé uniquement d’inédits ! Et pas question pour un perfectionniste comme Hendrix de livrer un album au rabais. L’atmosphère devient beaucoup trop pesante pour continuer avec Noël Redding ; fin mai le groupe se dissout et Hendrix se met en quête d’une nouvelle formation. Il retrouve son ami bassiste Billy Cox, avec qui il était à l’armée [1] et fonde le Gypsy Sun and Rainbows. Le fidèle Mitch Mitchell est toujours de la partie, avec trois nouveaux venus, deux percussionnistes et un guitariste rythmiste. Le groupe repart en tournée et joue à Woodstock, avec à la clé une performance légendaire sur laquelle nous ne revenons pas puisque nous avons déjà un article qui en traite. Mais nouveau problème, l’enregistrement du concert n’est pas satisfaisant, le groupe a été mixé comme un power trio (basse, batterie et guitare en avant) et les percussions et la guitare rythmique ne sont pas audibles. Après deux autres concerts Hendrix veut être fixé, retour à New York, direction les studios d’enregistrement. Quelques séances suffisent, le groupe n’ira pas plus loin. [2]

Mais le retour à New York permet à Hendrix de se reposer, de se recentrer sur l’essentiel et de trouver un second souffle. En effet depuis 1968 notre homme a pris la grosse pomme comme ville d’adoption ; il y vit, y donne des concerts presque tous les soirs et surtout y fréquente les clubs de musique, où tout le monde se retrouve dans la nuit pour y jouer sans pression. Hendrix reviens donc à Greenwich Village et retrouve le Café Wha ? [3] le fameux Scene Club (où il a joué avec entre autres Steve Winwood (Traffic, Blind Faith), Al Cooper (organiste de Bob Dylan) et Jim Morrison (The Doors)) et surtout la sérénité. Hendrix se sent chez lui, l’inspiration lui revient ; petit à petit il reprend confiance, oublie un peu les pressions juridiques et peut se consacrer à l’écriture de nouveaux morceaux. Il fonde un nouveau groupe, Band of Gypsys, avec Billy Cox à la basse et Buddy Miles à la batterie, qui avait joué sur deux morceaux d’Electric Ladyland. Ses compositions mûrissent et la nouvelle formation devient au fil des soirs une mécanique de plus en plus efficace. Le 31 décembre 1969 et le 1er janvier 1970 le groupe se produit au Fillmore East de la ville. La salle est en train de construire sa légende, tous les grands y passent, Miles Davis, Neil Young, The Byrds, Allman Brothers Band… Hendrix y apparaît en bonne forme et avec un large répertoire ; morceaux de l’Experience, quantité de reprises possibles (Like A Rolling Stone, Wild Thing, Hey Joe…) sans compter les nouvelles compositions du Band of Gypsys.

Affiche de la série de concerts du nouvel an. Ainsi les quatre shows assurés seront tous différents. Seuls trois morceaux seront joués à chaque fois, Power of Soul, Them Changes et Machine Gun. Ces choix sont loin d’être anodins. En effet les thèmes qu’ils abordent sont tous sombres, bien éloignées de la science fiction et des trips barrés du temps de l’Experience. En décembre 1969 l’époque est maussade, la guerre du Vietnam n’en finit plus de s’enliser, la débâcle du concert d’Altamont des Rolling Stones (immortalisé sur pellicule sous le nom bien à propos de Gimme Shelter) symbolise à elle seule la mort du flower power, l’assassinat de Martin Luther King et de Bobby Kennedy l’année précédente ont considérablement marqué les esprits… Comme beaucoup, Hendrix est sonné par ces évènements, et son œuvre prend un virage plus politique. Il avait déjà écrit House Burning Down - avec le fameux rugissement de panthère à la fin de la chanson, qui fait immédiatement penser au mouvement Black Panther -, qui était inspirée des émeutes du quartier de Watts en 1965 à Los Angeles (quartier afro-américain très pauvre, également connu pour des émeutes encore plus violentes en 1992) mais cette fois ci la place occupée par ses préoccupations politiques prend une autre dimension. Changes (également appelée Them Changes), composé par Buddy Miles, traite de l’aliénation et de la folie, de fait elle peut se lire comme un problème personnel qui trouve un nouvel écho dans le contexte troublé et instable de l’époque.

Well my mind is goin’ through them changes
I think I’m goin’ out of my mind
Every time you see me goin’ some where
I think I could commit a crime know

Power Of Soul quand à elle traite de la guerre et de la nécessité de s’unir, de retrouver des liens spirituels.

Shoot down some of those airplanes your flyin’
Especially the ones that are flyin’ too low
Shoot down some of those airplanes
Especially the ones that are flyin’ too low
 
Come back to earth my friend
Come on back up with me
We’ve all been up through the night time baby
Now let’s read the rays of the
 
With the power of soul
Anything is possible
With the power of soul
Anything is possible

De plus il faut souligner que le Band of Gypsys est un groupe entièrement afro-américain, ce qui à l’époque était une vraie déclaration politique (tout comme l’Experience, un des rares groupes à la mixité raciale, en était une) ; des noirs qui jouent du rock (la musique du diaaable !), en tête d’affiche, voilà qui ne faisait pas l’unanimité. Et lors du deuxième concert du 1er janvier, Hendrix introduit son Voodoo Child (Slight Return) en le présentant comme « l’hymne national des Black Panthers ».

Mais qu'est-ce qu'il fait ?? Mais la pièce maîtresse de ces concerts est la légendaire Machine Gun. Que dire à propos de ce titre ? On la compare souvent au Guernica de Picasso, et c’est vrai qu’il y a de cela. Il s’agit de LA grande chanson anti-guerre d’Hendrix, aux côtés de son Star Splangled Banner défenestré et dézingué en milles éclats de feedback. C’est d’ailleurs, outre la dénonciation de la guerre, cette utilisation du feedback qu’elles ont en commun ; Machine Gun reste un moment unique dans l’histoire de nos oreilles, la reproduction live par la musique du traumatisme de la guerre. Pour cela Hendrix utilise un jeu de pédales de guitare unique en son genre, et totalement inédit à l’époque ; en raccordant une pédale wah-wah (qui module le son et permet d’obtenir des effets psychédéliques) à deux autres fuzz (ce qui augmente la distorsion) puis à une univibe et enfin à une octavia (pédale qui permet de doubler la note d’un octave en haut ou en bas, ce qui a pour effet d’augmenter la profondeur de la note) il obtient ce son terrifiant, ample et tordu, gavé de distorsion, qui lui permet de jouer très rapidement et d’obtenir ces cascades de notes stridentes et saturées, en rendant le tout épais mais planant et fluide. Ainsi il peut imiter des sifflements de balle, des pleurs, des bruits d’avion… Au cœur du carnage. Et cela d’autant plus que la batterie imite une mitraillette et que les chœurs glaçants évoquent autant les pleurs de victimes que comme les sirènes d’alarme. Et surtout la chanson présente l’horreur sous un aspect déshumanisé et implacable puisque le texte est écrit sous l’angle d’un dialogue entre la victime et l’arme qui la vise. Tuer devient un acte mécanique dépourvu de toute émotion et dont la responsabilité est rejeter sur l’arme et non celui qui l’utilise.

The same way you shoot me down, baby
You’ll be going just the same
Three times the pain,
And your own self to blame
Hey, machine gun

Inutile de faire tout un paragraphe sur l’actualité du propos… Musicalement Machine Gun repose donc sur des parties de basse très groovy, proches du funk, et une batterie très carrée qui cadre les fameux solos presque improvisés d’Hendrix. En un mot, c’est ce l’on appelle du jam, mais du jam de très haut niveau, on peut dire que le Band Of Gypsys marque l’apogée de cet exercice qui consiste les trois quarts du temps à s’émerveiller sur sa capacité à enfiler les notes comme des perles. Sauf qu’ici l’incroyable feeling et talent des musiciens fait merveille, leur sens du groove et de la mélodie est nonpareille et évite de sombrer dans une improvisation molle et sans âme. (On n’est pas chez le Grateful Dead ici, merde !) Ainsi tous les morceaux reposent sur un groove cool mais très précis et permettent à Hendrix de tisser des solos aussi enveloppants que gorgés d’électricité et de feedback. Les anciens morceaux de l’Experience, s’ils ne sont pas remaniés et réarrangés, sont également joués dans un tempo plus cool, plus rythm’n’blues, beaucoup moins virevoltant et punchy qu’avec Mitch Mitchell. C’est là que le Band Of Gypsys est sujet à controverse entre les fans d’Hendrix ; si tous s’accordent sur Machine Gun, qui est une pièce de choix du corpus hendrixien, certains critiquent Buddy Miles, au jeu de batterie trop carré, et son côté « soul brother ». En effet le batteur répétait presque tout le temps « Yeah » ou « We Gotta Live Together » dans le morceau du même nom (ce qui lors du quatrième concert, exaspéra Hendrix, qui au bout de 17 minutes de Gotta Live Together lâcha un « Oh Christ, Buddy, would you shut up !!! »). Lorsque l’album original, composé de 6 titres, est paru en avril 1970, la presse fut mitigée, saluant un live de (grande) qualité mais beaucoup moins expérimental et novateur qu’un album comme Electric Ladyland. De plus, Hendrix, perfectionniste jusqu’au bout du médiator, avouait ne pas être satisfait du résultat, malgré un long travail de mixage studio avec le fidèle Eddie Kramer, qui accompagne notre homme depuis les premiers pas de l’Experience.

Pourtant à la réécoute presque quarante ans après, le véritable reproche que l’on peut faire à l’album original n’est pas au niveau de sa qualité (absolument exceptionnelle, morceaux parfaitement choisis, performance à tomber par terre) et du soin apporté à l’objet (le mixage est irréprochable), mais plutôt de n’avoir sélectionné que six pauvres titres… Alors que le groupe a donné quatre concerts et joué pas moins de vingt-deux morceaux ! Et dans des versions souvent différentes des enregistrements studios. Certes, la formation était un peu brouillonne lors de certains passages, notamment lors du deuxième concert du 31 décembre, qui ne présente pas grand intérêt, hormis un medley de dix-sept minutes qui mêle joyeusement (entre autres) Stone Free et les morceaux de Cream, Sunshine Of Your Love et Outside Woman Blues (mais malheureusement jamais sorti officiellement !) et une version de Machine Gun sympathique pour son final qui imite la sonnerie aux morts tombés sur le champ de bataille. Mais il est indéniable qu’une telle série de concerts méritait bien un double vinyle. Ainsi pendant trois décennies le Band Of Gypses a fait l’objet de nombreux bootlegs avant 1991, qui voit la parution d’une première réédition officielle, pour les marchés allemands et japonais (allez savoir pourquoi !) qui rajoute trois excellentes versions de Foxy Lady, Stop et Hear My Train Comin’. Très bonne initiative mais qui force les amateurs d’Hendrix qui ne sont ni allemands ni japonais (ce qui représente une part non négligeable du public rock, vous en conviendrez) à se procurer ces morceaux par d’autres voies. (Et après on se plaint qu’il y est du téléchargement, ah je vous jure !)

La pochette du Live At Fillmore East sorti en 1999. (Trop ?) soucieuse de se rattraper, en 1997, la Hendrix Family décide de publier un double album complémentaire au Band Of Gypsys, le Live At Fillmore East. Généreux, mais beaucoup trop long, après un « too cheap » on tombe cette fois ci dans un « too much »… Ainsi ce document est un objet de fan avant tout. Néanmoins ce live, qui pioche principalement dans la journée du 1er janvier, contient quelques moments fabuleux comme une version totalement débridée de Stone Free, douze minutes en roue libre, un Voodoo Child (Slight Return) plus groovy qu’à l’ordinaire (globalement le premier disque est de meilleure tenue que le second) ainsi que le Hear My Train Comin’ de l’édition nippo germaine de 1991 ( ?!!??!). Le tout dans une qualité sonore très respectable mais en dessous du disque original (re- ?!!??!). Alors, la solution à tout ce bazar dont manifestement l’industrie du disque se contrefout royalement ? Procurez vous le Band Of Gypys original et gravez un second disque avec les bonus tracks allemandes ainsi que le Stone Free et le Voodoo Child (Slight Return) du premier disque du Live At Fillmore East et vous obtiendrez le parfait double album (deux disques bien équilibrés d’environ quarante minutes chacun) qui aurait du être réalisé dès le début.



[1] Pour la petite histoire Hendrix s’était fait remarqué à l’armée parce qu’il dormait avec sa guitare en la serrant contre lui !

[2] On peut trouver un des enregistrements studio de cette formation sur la compilation South Saturn Delta, il s’agit du morceau Message to the Universe (Message to Love).

[3] C’est dans ce même club qu’un certain Bob Dylan a fait ses premiers pas en tant que chanteur folk, voir la story dylan.

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Tracklisting :
 
Band Of Gypsys (album original) :
 
1. Who Knows (9’32")
2. Machine Gun (12’32")
3. Changes (5’10")
4. Power of Soul (6’53")
5. Message to Love (5’22")
6. We Gotta Live Together (5’46")
 
Durée totale : (45’16")
 
Inédits datant de la réédition de 1991 :
 
7. Hear My Train Comin’ (9’02")
8. Foxy Lady (6’33")
9. Stop (4’47")
 
Live At Fillmore East (réédité en 1999) :
 
Disque 1 :
 
1. Stone Free (12’56")
2. Power Of Soul (6’19")
3. Hear My Train Comin’ (9’02")
4. Izabella (3’40")
5. Machine Gun (12’36")
6. Voodoo Child (Slight Return) (6’01")
7. We Gotta Live Together (9’55")
 
Disque 2 :
 
1. Auld Lang Syne (3’54")
2. Who Knows (3’55")
3. Changes (5’38")
4. Machine Gun (13’35")
5. Stepping Stone (5’20")
6. Stop (5’43")
7. Earth Blues (5’48")
8. Burning Desire (8’22")
9. Wild Thing (3’06")
 
Durée totale : 1:55:01