Pochettes
Beggars Banquet

Beggars Banquet

The Rolling Stones

par Our Kid le 28 juin 2010

paru le 7 décembre 1968 (Decca)

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En 1968, les Stones n’ont pas le choix : accusés de n’être rien de plus que des suiveurs des Beatles, minés par des affaires de dope, fragilisé par l’état de santé de Brian Jones, il ne reste pas tant que ça de solutions. Frapper un grand coup et remettre les Silex sous les feux de la rampe. C’est chose faite en mai avec la parution du single Jumpin’ Jack Flash, un sommet musical de cette année, un tournant dans la carrière des cinq et un fantastique retour de la machine à tubes que représentait ces derniers après les égarements psychés de 1967. Joe Strummer, futur Clash, se souviendra de ce morceau comme un morceau explosif, représentatif de cette année-là.

Non content de pondre des singles, les Stones, auto-proclamés « meilleur groupe de rock au monde », s’attaquent désormais à remettre le blues à la mode, à le réhabiliter via son album à venir pour la fin de l’été, Beggars Banquet. Encensé par les critiques, l’album ouvrira une nouvelle ère musicale pour le groupe en lui fournissant une recette pour ses disques à venir. Cependant, nous avons failli ne jamais entendre la moindre note de l’opus durant l’année 1968. La faute... à sa pochette !

En effet, voulant marquer les esprits, le groupe proposa, en guise de pochette, un cliché photographique mettant en scène des toilettes publiques d’où l’on distingue une cuvette au-dessus de laquelle on découvre un mur couverts de graffitis, tels que « Bob Dylan’s dream », « God rolls his own !! » (Dieu se roule bien les seins !!), le signe pictural de la paix et divers gribouillages dont une main sur laquelle on peut lire « love ». Sur la face arrière, on retrouve le même mur et ses graffitis qui reprennent les titres de l’album, des remerciements pour les musiciens (« Thanks, Nicky, Rocky on bongos », « Lyndon loves Mao »), ainsi qu’un dessin de femme nue, de face. Visiblement, les Stones sont inspirés...

Keith Richards se souvient des origines de cette pochette : « Anita (nda : Pallenberg, compagne à l’époque de Brian Jones), Mick (Jagger) et moi avons trouvé ce mur. Barry Feinstein l’a photographié. C’était une superbe photo. Une pochette vraiment osée. »

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Une des photographies non retenues par Michael Joseph

Problème : ni la maison de disques Decca, ni son homologue américaine London ne veulent prendre le risque d’éditer cette pochette à cause du lucratif marché américain, chacun campe donc sur ses positions. Réticent également vis-à-vis de la pochette, Bill Wyman se range finalement à l’avis de ses compères fin juillet. De fait, la sortie du disque est retardée. Pour Jagger, c’est l’incompréhension : « Je ne trouve pas la pochette que nous avons proposé du tout offensante. Decca a sorti une pochette montrant une bombe atomique en train d’exploser. Je trouve ça plus contrariant ». Alors que les Stones reviennent en force, ils ne parviennent toujours pas à imposer totalement leurs choix artistiques.

Cette situation va se transformer en bras de fer dans lequel aucun des protagonistes ne veut céder et ce, durant trois longs mois. La presse se fait volontiers le relais de cette bataille. Jagger s’y exprime d’ailleurs sans retenue : « Nous avons vraiment essayé de maintenir l’album à l’intérieur des limites au bon goût. Je veux dire par là que nous n’avons pas montré les toilettes entières. Ça aurait été obscène. Nous n’avons montré que la moitié supérieure ! Deux personnes de la maison de disques nous ont dit que la pochette était « terriblement offensante ». À part elles, nous n’avons trouvé personne qui puisse être offensée. J’ai demandé à l’un de relever quelque chose qui le choquait et il a assez sérieusement mentionné « Bob Dylan ». Apparemment, « Bob Dylan’s dream » sur le mur l’a choqué... Nous sommes allés au bout de ce que nous pouvions en termes de concessions à propos de la sortie de cette pochette. J’ai même suggéré qu’ils la mettent dans un sac en papier marron avec « Unfit For Children » (À déconseiller aux enfants) et le titre de l’album à l’extérieur. Mais non, ils ne voulaient pas. Ils n’en ont pas démordus... C’était simplement une idée qui n’avait jamais été réalisée auparavant et nous avons choisi de placer les graffitis sur le mur des toilettes parce que c’est là qu’on voit la plupart des graffitis sur les murs. Il n’y a vraiment rien d’obscène là-dessus hormis dans la propre tête des gens... On distribuera cet album par n’importe quel moyen, même si je dois descendre Greek Street et Carlisle Street (nda : deux rues londoniennes) le dimanche à deux heures du matin et les vendre moi-même ».

Le guitariste va également dans le même sens : « La bataille que nous a livré Decca Records nous a entêté. Ils ne voulaient vraiment pas céder. Ça a empêché l’album de sortir plus tôt. Finalement, c’est devenu beaucoup trop la barbe. Ça a duré neuf mois ou presque. C’était comme de les entendre dire : « On en a rien à foutre si votre album ne paraît pas ». Après ça, on savait que c’était impossible et on a commencé à chercher pour faire la pochette différemment ». À la mi-novembre, Jagger révèle à ce sujet : « J’ai perdu tout intérêt dans la bataille pour la pochette de l’album. C’est devenu un gâchis complet en termes d’énergie. Nous nous étions mis d’accord avec eux pour utiliser une pochette différente en fin de compte, et ça n’a toujours pas été finalisé. Ils changent constamment d’avis à ce sujet-là, un va et viens ».

Ainsi, après trois mois de combat acharné, un compromis fut finalement trouvé en novembre 1968 : la maison de disque proposa une pochette quasiment vierge comportant la forme d’une carte d’invitation officielle à une soirée, l’ultra-élégance en plus. On pouvait également y lire - hormis le nom du groupe - l’abbréviation « R.S.V.P. » qui signifie « répondez, s’il vous plait », en français dans le texte. A l’intérieur de cette pochette, on trouvait le « compromis » :

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une image présentant les Stones en train de festoyer ostensiblement dans un décor digne de l’époque victorienne et qui immortalise l’Espagnol Tony Sanchez, un proche du groupe à la réputation sulfureuse... La photographie de base a été prise par Michael Joseph qui n’a d’ailleurs pas hésité à flasher le groupe à cette occasion.

Pendant des années, - jusqu’en 1984 en fait - Beggars Banquet ne fut disponible uniquement avec cette pochette blanche en forme de carton d’invitation. Avec l’arrivée du support CD et des techniques de remasterisation, la pochette initiale fut finalement éditée, soit 16 ans après avoir été interdite ! Il est intéressant de remarquer que la pochette initiale, destinée à paraître originale et à faire taire les critiques à propos du statut de suiveur des Beatles dont le groupe était affublé, renforça encore plus, du fait de son rejet, les critiques : l’album sort pour les fêtes de fin d’année sous une pochette blanche mais trois semaines après... le célèbre « double blanc » des Beatles ! Là où la pochette censurée devait représenter à merveille le contenu de Beggars Banquet, celle en forme de carte d’invitation ne laisse finalement rien présager de ce qui émaille le disque. Encore une fois, Jagger s’était fait doubler par les Fab Four. Il prendra cependant sa revanche avec la pochette de Sticky Fingers en 1971.

Laissons le mot de la fin pour Jagger : « Nous nous sommes défilés, mais on l’a fait pour le fric, donc ça allait. Le litige était si stupide, tout ce qui était inscrit sur le mur était en rapport avec l’album. Ils pensent vraiment que les gens ne lisent pas les choses sur les murs des chiottes publiques ? »

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