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Blonde On Blonde

Blonde On Blonde

Bob Dylan

par Milner le 17 septembre 2007

paru le 16 mai 1966 (Columbia Records)

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Ce fut ce qu’il est convenu d’appeler une surprise. Ils étaient 15 000 tous très défoncés à la musique, baignés de folk et de chansons contestataires, très occupés aussi à changer le monde, ce vingt-cinq juillet 1965 lorsque Newport découvre et fait découvrir à la terre entière un groupe tout droit sorti de l’Illinois (The Paul Butterfield Blues Band) et un Bob Dylan en mode électrifié, managés (déjà) par un Albert Grossman en pleine ascension et dans une formation qui effectuait là un de ses uniques concerts. Les entendre égrener Maggie’s Farm, Like A Rolling Stone et It Takes A Lot To Laugh, It Takes A Train To Cry avant de rebondir sur It’s All Over Now Baby Blue et Mr. Tambourine Man heureusement en format acoustique provoqua un impardonnable revirement à ceux qui ont vécu ce concert trop court ou mal sonorisé. L’apparition du Zimm’ en hérétique folk glaça d’effroi en même temps que les nombreuses interprétations de cette soirée contribuèrent à nourrir la légende. Car cinq ans après ses débuts professionnels, Dylan joue une musique qui porte à elle seule toutes les forces qui ont jailli du bon rock des années soixante et symbolise tout ce mouvement musical : il allie énergie et analyse au lyrisme et à la poésie, la solitude avec les larmes.

Cinq années dans la torpeur du siècle. Étrange itinéraire que celui de ce pèlerin du folk. Parti un jour - en pleine année 1961- à la recherche de Guthrie, il a découvert un repaire et a choisi l’énigme comme carte de visite. Et Blonde On Blonde est sans doute la meilleure image qu’a pu donner son auteur pour justifier son propos. Bob Dylan, de toute évidence, c’est ce qu’on appelle communément un personnage : un bonhomme étrange et multiforme, et pas triste ! Pas tout à fait remis du succès non-prémédité de Highway 61 Revisited et mécontent de ne pas réussir à remettre la main sur une carrière souhaitée qui semblait alors se dérober, le barde folk s’étourdit dans un côté surréaliste et artificiel qui englobe soirées, adjuvants pharmaceutiques et rythme de vie abandonné au chaos. Son quotidien n’est plus que mépris envers sa condition actuelle et son public toujours de plus en plus nombreux. L’écriture de ce disque (le premier double album de l’histoire de la musique pop) se fera dans l’urgence, parfois en studio, parfois sur des coins de table à l’heure du brunch, laissant de côté les chansons contestataires et l’aspect folk rudimentaire des débuts. Son septième album sera un hymne aux femmes et aux excès qui prennent une place plus qu’importante dans son quotidien.

Pour ce faire, des séances d’enregistrement ont lieu en février et mars 1966 à Nashville, Tennessee, avec des musiciens du cru (parmi lesquels on retrouve Joe South, « Monsieur Hush » pour Billy Joe Royal et Deep Purple). Sur les textes concoctés par Dylan, les musiciens ont pour mission d’improviser au maximum alors que dans le même temps, le premier modifie sans cesse les structures des chansons dans l’unique but de n’avoir quasiment plus par la suite qu’à poser sa voix sur les morceaux. Et à ce jeu, l’organiste Al Kooper (rescapé des précédentes sessions d’enregistrement pour Highway 61 Revisited) se révèle le plus efficace dans le rôle d’alchimiste omniprésent à la recherche du son d’orgue ultime. Dans cette atmosphère pas forcément joyeuse (prise de becs du Zimm’ avec le producteur Bob Johnston et certains musiciens, les yeux hagards devant plusieurs de ses requêtes musicales), le studio devient le théâtre d’un perpétuel va-et-vient, la venue de Dylan en ville ne passant pas forcément inaperçue. Kris Kristofferson, admirateur patenté de Dylan et pas encore reconnu grâce à Me And Bobby McGee, se mit aux petits soins de l’ex-chantre du folk comme par exemple vider régulièrement son cendrier truffé de mégots, suggérant ainsi le titre de l’album à venir.

Le titre inaugural démarre sur une ambiance de foire et annonce d’emblée la couleur : défonce et propos volontairement flou, plus qu’à l’accoutumée se justifiant tout du long de ces quatorze morceaux. Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again et Obviously 5 Believers empruntent les mêmes chemins, galerie de portraits hallucinatoire voire cynique qui marqueront les esprits et le psychédélisme à venir. Pourtant, son écriture tourmentée se concentre en majorité sur l’évocation poétique de l’amour via des titres aussi éloquents et sincères que Absolutely Sweet Marie, Just Like A Woman, I Want You, Sad Eyed Lady Of The Lowlands, Visions Of Johanna (Joan Baez ?) et surtout One Of Us Must Know (Sooner Or Later), première chanson composée pour l’album et dédiée à sa femme de l’époque Sara Lowndes. Tout un florilège d’introspection qui préfigurera par la suite certains de ses disques de la décennie suivante. Peu bavard et enclin à l’idée d’expliquer la genèse de ses chansons voire de promouvoir ses œuvres (exceptions faites de Renaldo And Clara et de « Love And Theft »), il est ainsi difficile d’en savoir d’avantage sur le contenu des textes, ce qui confère en fin de compte un charme troublant à Blonde On Blonde. Paru le 16 mai de cette même année via le portrait hirsute et volontairement flou du Zimm’ sur la pochette, l’album sera interprété comme la quintessence de la musique de Dylan le raconteur, à défaut d’être celui du chanteur, une œuvre monumentale qui n’a toujours pas fini de se dévoiler aux auditeurs.

La suite est connue : planning de concerts bondé jusqu’à la fin de l’année 1966, accident de moto pendant l’été, vie publique mise en retrait et répétitions entre Woodstock et Big Pink. 1966 sonne ainsi le glas de la première partie de carrière du Zimm’ alors au sommet de sa force créatrice et qui a également vu naître de nombreux autres chefs-d’œuvre : Pet Sounds, Revolver, Fifth Dimension et Aftermath. Pourtant, Blonde On Blonde demeure le meilleur témoignage de cette période mouvementée qui tel un cendrier qu’on aurait trop rempli n’en finit plus de disperser ses cendres au gré des vents et des modes dans un ciel artificiel et bleu chimique, le regard bariolé de graffitis, comme l’était l’époque visiblement...



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Tracklisting :
 
1- Rainy Day Women Nos 12 & 35 (4’36")
2- Pledging My Time (3’47")
3- Visions Of Johanna (7’31")
4- One Of Us Must Know (Sooner Or Later) (4’54")
5- I Want You (3’06")
6- Stuck Inside Of Mobile With The Memphis Blues Again (7’03")
7- Leopard-Skin Pill-Box Hat (3’57")
8- Just Like A Woman (4’52")
9- Most Likely You Go Your Way And I’ll Go Mine (3’27")
10- Temporary Like Achilles (5’04")
11- Absolutely Sweet Marie (4’54")
12- 4th Time Around (4’35")
13- Obviously 5 Believers (3’34")
14- Sad Eyed Lady Of The Lowlands (11’20")
 
Durée totale : 73’16"