Incontournables
Cosmo's Factory

Cosmo’s Factory

Creedence Clearwater Revival

par Thibault le 22 juillet 2008

Paru le 25 juillet 1970 (Fantasy)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Cinquante-cinq chansons en trois ans. Pas une mauvaise. C’est peu dire que Creedence Clearwater Revival a été un groupe fulgurant. De 1968 à 1970 le groupe originaire de Californie a laissé une empreinte indélébile sur la musique populaire, et même au-delà. Une comète, véritablement. L’influence de CCR est considérable, leur héritage colossal. Leur musique a su capté tout un pan de la culture américaine et a inspiré par la suite une multitude d’artistes, de la première vague rock sudiste du début des 70’s à la génération X. On retrouve les chansons de Creedence dans quantités de bandes originales ; d’Apocalypse Now à Forrest Gump en passant par Hard Target de Jean-Claude Van Hamme ( !!). L’écrivain Stephen King ne manque pas une occasion de les placer dans ses œuvres. On ne compte plus les reprises qui ont été faites de Bad Moon Rising ou Proud Mary (mais citons toutefois la version de 16 Horsepower pour la première et celle, légendaire, d’Ike & Tina Turner pour la seconde). Impossible de faire trois pas sans tomber sur une parcelle de leur legs, ou sur une de leurs chansons. Totalement incontournable donc. Mieux encore, Creedence Clearwater Revival fait partie de ces groupes universels, qui remportent l’adhésion de (presque) tous sans un effort. Leur musique est à la fois ancrée dans son époque et intemporelle, elle parle à tous. Parmi les six véritables albums du groupe [1], tous excellents, Cosmo’s Factory, cinquième de la série, constitue sans doute leur apogée, celui « qu’on garderait s’il n’en fallait qu’un. »

Il faut dire qu’en 1970 Creedence est une mécanique parfaitement huilée, une affaire qui roule (sur la rivière of course, ah ah). Les quatre albums précédents sont autant de réussites. Forts d’une pelle de tubes qui sont restés gravés (et qui resteront gravés à n’en pas douter) dans l’histoire (les géniaux I Put A Spell On You, Suzie Q, Born On The Bayou, Proud Mary, Bad Moon Rising, Green River, Fortunate Son, et il en reste d’autres !), les musiciens de CCR sont au sommet de leur art. CCR en concert Les frères Fogerty ne se disputent pas encore, la confiance règne, les succès et concerts s’enchaînent (le groupe joue d’ailleurs à Woodstock), l’atmosphère est donc propice pour livrer un chef d’œuvre. Un chef d’œuvre qui suit la formule déployée par le groupe depuis leur premier album éponyme. A savoir un rock sec, nerveux, vif et tranchant, qui se nourrit de la tradition américaine, des musiques du bayou et du cajun, mais aussi du rythm’n blues et de la soul. Des influences parfaitement digérées et même dépassées, il est ainsi très difficile de classer la musique de Creedence. Ce son unique est à contre courant de la mouvance psychédélique alors en vogue, mais les CCR ne sont pas des réactionnaires sudistes pour autant. Ils vivent simplement dans une culture décalée, celle qui chante les rives du Delta du Mississipi et les bateaux à aubes, tout en étant sensible aux questions de leur époque. Ainsi le groupe fustige la guerre du Vietnam, notamment à travers son grand succès Fortunate Son, engagement qui se retrouve sur Cosmo’s Factory avec Run Through the Jungle et ses bruits de guerre reproduits à la guitare.

Ainsi on peut expliquer une partie de l’immense succès de Creedence Clearwater Revival par leur apport de fraîcheur, leur musique à la fois vive et spontanée, terreuse sans être redneck, traditionnelle et moderne en même temps. Et il ne faut surtout pas oublier les compositions hors du commun que l’on retrouve sur Cosmo’s Factory, onze petits bijoux à se damner. Le disque est enregistré en deux sessions, une en mars 1970 et une autre en juin, auxquelles il faut ajouter Who’ll Stop The Rain, inspirée par le concert de Woodstock et logiquement composée dans sa foulée.

JPEG - 20.2 ko
De gauche à droite : John Fogerty, Doug Clifford, Tom Fogerty et Stu Cook. On apprécie la coupe de douille et la chemise de John, disons décalées...

Ces sessions se font aux Wally Heider Studios de San Francisco en Californie, à deux pas d’El Cerrito, d’où est originaire le groupe. Et si la mise en boite se fait sans réels problèmes, elle révèle quelques tensions naissantes entre le leader John Fogerty et le reste du groupe ; le chanteur et guitariste soliste du groupe prend la grosse tête et ne laisse que peu de choix au reste de la formation, ce qui n’est pas du tout au goût de son frère Tom, l’autre guitariste du groupe. Ce dernier claquera la porte en 1971, lassé par l’autoritarisme de son cadet. Mais pour l’heure ces disputes n’ont pas pris le dessus sur la composition musicale et les morceaux ne souffrent pas de cette ambiance conflictuelle. Le groupe est tout simplement lancé à toute allure sur les rails placés par les précédents albums, le songwriting de John est à son sommet et les autres musiciens (Tom Fogerty ainsi que le bassiste Stu Cook et le batteur Doug Clifford) font preuve d’une qualité d’interprétation exceptionnelle.

Les morceaux sont variés, ils passent de rock & roll nerveux (Travelin’ Band, Ooby Dooby, Up Around The Bend, petits missiles balancés prestement dans les mâchoires) à des pop songs ensoleillées (Lookin’ Out My Back Door et sa slide guitare délicieuse ou la magnifique Who’ll Stop The Rain) en passant par de véritables Everest sonores, comme le colossal Ramble Tamble, sept minutes ascensionnelles magistrales de fluidité, ou l’énormissime I Heard It Through The Grapevine. A l’origine un morceau de soul, interprété notamment par Marvin Gaye dans une très bonne version sucrée et moelleuse, I Heard It Through The Grapevine devient dans les mains de CCR une pièce épique, onze minutes de batterie claquante (quelle frappe !) et de solos en varappe, tout en gardant une âme soul et un chant profond. Et oui le chant ! La voix de John Fogerty est tout simplement hors du commun, l’homme est capable de rugir, de tonner, comme de siffler des mélodies qui n’ont rien à envier à celles des Beatles. Des cordes vocales élastiques, alliées à un talent évident pour l’écriture et le tour est joué, vous obtenez de petites pépites pop profondément teintées de soul. Si l’on ajoute les guitares incisives (riffs concis et solos sablonneux), la basse boueuse qui déborde d’un boogie bourdonnant et une batterie parfaite, on touche au génie.

La pochette du 45T Lookin' Out My Back Door, classé n°2 des ventes. On admire une fois plus leur look bien à eux. Sorti en juillet 1970 l’album est un très grand succès critique et commercial, il atteint la première place des charts anglais et américains et place trois chansons (Lookin’ Out My Back Door, Travelin’ Band et Up Around The Bend) dans le top cinq des ventes de singles. Après cela il était très difficile de faire mieux. Les disputes entre les deux frères prendront le pas sur la qualité des compositions (n’oublions pas cependant un très bon sixième album, Pendulum, parfois injustement ignoré) et le groupe s’éclipsera lentement, perdant peu à peu la flamme des années 68 à 70. Cosmo’s Factory reste le meilleur témoignage de cette période, le plus abouti, le plus jouissif, et constitue la pièce maîtresse de la discographie d’un immense grand groupe de rock. Rien de plus, rien de moins, et c’est déjà énorme.



[1] (le septième Mardi Gras n’est pas vraiment un album du groupe vu qu’il a été composé après le départ de Tom Fogerty)

Répondre à cet article

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Tracklisting :
 
1. Ramble Tamble (7’10")
2. Before You Accuse Me (3’27")
3. Travelin’ Band (2’07")
4. Ooby Dooby (2’07")
5. Lookin’ Out My Back Door (2’35")
6. Run Through the Jungle (3’10")
7. Up Around the Bend (2’42")
8. My Baby Left Me (2’19")
9. Who’ll Stop the Rain (2’29")
10. I Heard It Through the Grapevine (11’07")
11. Long as I Can See the Light (3’33")
 
Durée totale : 42’28"