Portraits
Damon Albarn : Tomorrow comes today...

Damon Albarn : Tomorrow comes today...

par NonooStar le 13 mai 2011

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Damon Albarn est un cas à part dans la musique pop des années 2000, une exception artistique et une singularité médiatique. En effet, dans les règles de l’art du marketing pop, pour faire connaître sa musique, il faut avant tout se faire connaître en tant que personnage. C’est vieux comme le rock : Elvis n’aurait pas été Elvis s’il n’avait pas été le premier qui bouge les hanches à la télé, Bowie n’aurait pas été Bowie s’il n’avait pas été le premier à se déguiser et à déclarer être homosexuel, Sid Vicious n’aurait pas été Sid Vicious s’il n’avait pas été le premier à se faire un shoot avec l’eau des chiottes (faire la prestigieuse couverture de R&F, pour quelqu’un qui n’a jamais été foutu de chanter ou de jouer correctement, c’est quand même un exploit), Prince n’aurait pas été Prince s’il n’avait pas été le premier à monter sur scène en porte-jarretelle, etc... Bien sûr, ce n’est pas obligatoire mais ça aide quand même pas mal. Et les années 2000 n’ont pas vraiment fait évoluer la donne. L’option « déglingue urbaine » a toujours autant la côte (n’est-ce-pas, Messieurs Strokes et Doherty ?), l’action « exubérance et excentricité » a connu un petit faible au début de la décennie mais son cours est bien remonté à partir de la 2e moitié de celle-ci. Enfin, bref, vous m’avez compris, c’est toujours ce bon vieux Rock’n’Roll Circus et, s’il peut parfois être agaçant quand il se prend trop au sérieux, il garde tout de même un fort pouvoir divertissant auprès du public.

Or le vétéran Albarn, le Rock Circus, il connaît bien... Pour cause, au milieu des années 90, il était en plein dedans avec la fameuse guerre Blur-Oasis... une guerre de pacotille certes, mais qui a permis à la Perfidie Albion de reprendre les règles du rock dans l’immédiat après-grunge et a donc permis au rock d’avoir une alternative salutaire au slacker rock de Pavement. Donc s’il avait voulu continuer à occuper le terrain pour pouvoir refourguer des disques de moins en moins consistants, il pouvait aisément le faire. Oasis n’existant plus que par les frasques des Gallagher (Live Forever ou Supersonic était des chansons qui méritaient d’être connues, Lyla ou The Shock Of The Lightning non), ils auraient été certainement ravis de ranimer sporadiquement la vieille guéguerre pour squatter quelques pages de magazines de plus. Mais cela aurait aussi impliqué d’assumer le reste du bouzin, c’est-à-dire continuer à jouer au gamin sur scène au son de Country House, Boys And Girls ou Song 2. Et quand on voit le ridicule d’un Anthony Kiedis sur scène, en baggy, chantant Suck My Kiss pour des mômes de 17 ans, on peut comprendre que ce genre de perspectives n’ait pas enthousiasmé l’Anglais. Donc exit les pop-songs dignes des Papas du Rock sur MTV. Damon a envie de se faire plaisir et d’essayer de nouveaux trucs. Ce virage musical vers plus d’expérimentations commence avec 13 et s’affirme avec Think Tank. Mais le nouveau style de Blur ne plait manifestement pas à tout le monde et, notamment, au guitariste Graham Coxon qui quitte le navire, donnant ainsi à Damon Albarn l’excuse parfaite pour dissoudre un groupe dont l’image immuable de héraut de la britpop était trop étroite pour lui. Donc exit Blur aussi... il n’y reviendra que le temps d’une tournée lucrative et ouvertement régressive, la présence sur scène de Graham Coxon constituant un message clair : « vous pouvez venir, on va jouer quasiment que les tubes et laisser de côté les trucs chelous ». [1]

De toute façon, déjà lors de l’enregistrement de Think Tank, Damon Albarn n’avait plus besoin de Blur. Car il avait trouvé la formule magique qui allait lui permettre de repartir quasiment de zéro et de construire une nouvelle oeuvre sans qu’on lui rappelle incessamment son passé de star de la britpop : une potion d’invisibilité, une putain de tactique de diversion, un groupe virtuel, Gorillaz.

Avec son pote Jamie Hewlett, dessinateur génial de Tank Girl, Damon Albarn élabore un concept totalement inédit : proposer sa musique au travers d’un groupe qui n’existe que dans une réalité de papier et de pixels. Bien sûr, dès le début du groupe, tout le monde sait que Damon Albarn est aux commandes. Mais grâce aux dessins de Hewlett, il offre une existence réelle aux quatre membres de Gorillaz, leur fait donner des interviews et surtout leur invente des vies incroyables : Murdoc Niccals, le leader et bassiste, est donc sataniste, le batteur est possédé par l’esprit d’un rappeur et la guitariste est une gamine japonaise entraînée par l’armée nippone pour être une arme vivante. Avec Jamie Hewlett aux commandes, les clips sont des petites tueries d’inventivité graphique et permettent d’amplifier la délirante cohérence du concept en mettant en scène le groupe lui-même. Et puis, il y a le site Web : entièrement conçu en Flash, proposant une visite libre des studios du groupe, les fameux Kong Studios, regorgeant de détails déments, de mini-jeux, d’énigmes à résoudre, le site est complètement révolutionnaire. Loin des sites habituels limités aux sections Biographie/Discographie/Tournée, il propose dès 2001 une plongée interactive complètement cohérente avec le reste du concept. À l’époque du 56k, proposer une telle richesse était réellement un pari visionnaire qui a contribué à la notoriété du groupe. Du coup, face à cet univers délirant, tout le petit monde médiatique s’amuse à ne surtout pas évoquer le secret de polichinelle, c’est bien plus amusant de faire « comme si... » et de se joindre au délire que de parler de Blur. Le stratagème de Damon Albarn a parfaitement fonctionné : bien que la musique de Gorillaz, mélange de boucles électro, de riffs rock, de flow rap et de mélodies pop, soit radicalement différente de celle de Blur, personne n’ose parler de « lubie electro » ou de « récréation pour Damon Albarn ». C’est bel et bien Gorillaz et donc la musique de Gorillaz dont il est question... et who the fuck is Damon Albarn ?

Content de son petit succès, il peut donc se préparer tranquillement à la suite : il gère la conception d’un album de remixes dub de l’album de Gorillaz (Laika Come Home), enregistre la bande originale d’un film islandais (101 Reykjavik) et part découvrir le Mali où il participe à l’enregistrement d’un album avec des musiciens locaux, Mali Music. Bref, sous des airs de touche-à-tout sympathique, de dilettante désabusé, Damon Albarn n’arrête pas de faire de la musique, d’accumuler des idées, de griffonner des mélodies... un symptôme de ce travail perpétuel se trouve dans le disque Democrazy. Sorti sous forme de vinyls 10" pressés à 5000 exemplaires, c’est une compilation de titres enregistrés dans des chambres d’hôtels pendant la tournée Think Tank. Forcément, les arrangements ne sont pas d’une grande qualité et de toute façon, les chansons ne sont souvent guère mieux que des brouillons laissés en l’état. Mais le disque permet de comprendre le cheminement artistique de Damon Albarn, consistant à écrire quasiment en permanence pour ne garder que les idées les plus prometteuses. Ainsi des quatorze titres de Democrazy, seul I Need A Gun dépassera le stade de démo pour devenir Kids With Guns dans le deuxième album de Gorillaz, Demon Days.

Mais, avant de relancer son groupe fictif, Albarn a besoin d’une nouvelle stratégie. Le coup du groupe virtuel, ça ne peut vraiment marcher qu’une fois, grâce à l’élément de surprise. Et puis, avec le départ de Coxon de Blur, c’est une armée de journalistes qui l’attendent pour parler de la séparation du groupe, des désaccords entre le chanteur et le guitariste, bref de tout sauf de sa musique.



[1] Cette technique a été également utilisée par Mike Patton pour la reformation de Faith No More.

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