Incontournables
Faith

Faith

The Cure

par Oh ! Deborah le 23 janvier 2007

paru le 21 avril 1981 (Fiction Records)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Et déjà, The Holy Hour se morfond mais marche sur les pas tracés d’un éventuel espoir. Ou plutôt d’une résistance contre son propre sort. La basse rôde et le rythme est toujours mécanique parce que la difficulté est grande. Les parties de guitare acrylique errent en forme de cercles mais laissent prétendre à une esquisse de lumière pour finir sur des cloches monastiques. Première phrase : I kneel and wait in the silence. L’ambiance est inspirée des moments de solitude énigmatique des irréligieux à l’écoute des prières silencieuses. L’heure est sacrée. L’heure doit être miraculeuse, ou doit faire semblant sans quoi c’est bien la fin.

Robert Smith vient de perdre quelqu’un de son entourage et décide d’extérioriser. Sa voix est en constante alarme, elle est haute, non pas à la surface mais comme antérieure, et reste monocorde. Elle fusionne et compte pour cent enfants déchirés par leur acrimonie précoce. Les souffrances, lorsqu’elles ne se fondent pas sous une tranquillité suspecte, sont ouvertement exposées. Smith les a trop contenues, immobilisées l’épisode précédent, alors là il les bâtit comme un catharsis de gris fumé. On évoquera jamais assez cette cathédrale de consonances subaquatiques, électriques ou funéraires, la Bolton Abbey étant démolie, éteinte, sans règles ni cérémonies, mais ses échos incessants sont purs, peu importe s’ils viennent de la haine. Il ne reste que la foi, rien d’autre, et c’est ça le pire. La confession. L’expectative. Parce que la foi subsiste, elle doit bien exister, il faut qu’elle existe. Comme un appel à l’existence qui doit se souffrir. Une quête perpétuelle du bout du tunnel. Sans jamais le trouver, le rechercher suffit en tant que survie, espoir. Non pas d’un monde meilleur, seulement d’une vie intérieure tolérable.

Voulant échapper à toute espèce, The Cure se retrouvent finalement catapultés au premier plan d’un curieux et nouveau genre qu’ils ont inventé. Le public suit sans comprendre encore dans quoi il s’est embarqué. Le trio, accessoirement quatuor, revient de sa première tournée mondiale d’où le claviériste Matthieu Hartley s’est échappé, ce sera donc Smith qui assurera les sobres parties du clavier sur Faith. C’est sûr, l’appellation gothique qui par la suite se retrouvera sans cesse placardé au dos des Cure provient en grande partie de cet album au mysticisme toutefois modéré. Bien qu’il faudrait rappeler que la communauté dite goth dans laquelle Smith se sent piégé n’est pas la seule gardienne du royaume au pessimisme viscéral et qu’on ne l’a pas non plus attendue pour se poser des questions métaphysiques. Mais le chanteur-guitariste à cette époque n’a jamais fait semblant. L’album enregistré, les Cure partirent sur la route avec pour seule distraction, des bandes sons terrifiantes nommées Carnage Visors, des visages patibulaires et un dessin animé malsain réalisé par le frère de Gallup. La mascarade n’en est pas une vu que Faith est la pure et simple conséquence de n’importe quel drame inhérent à chaque moi, et que l’œuvre est d’une beauté douloureuse sans égal.

Comme dans Seventeen Seconds, Robert Smith est en quête. Il entend les voix d’une léthargie assassine, vivante et invisible. Elles sont son propre miroir qui le culpabilisent dans la noirceur d’une jungle ouverte aux hostilités.

Come around at christmas
I really have to see you (...)
But I live with desertion
And eight million people
Distant noises
Of other voices (...)
Change your mind you’re always wrong
Always wrong...

Un joyau de psychédélisme minimal mais omniprésent, distinct, tactile, beau. Il y a plus d’arrangements dans Faith. Il y a aussi plus d’élaboration atmosphérique, d’espace ecclésiastique, et de sentiments que dans l’introverti, austère et fabuleux Seventeen Seconds. Faith émeut. Faith est moins stricte, moins cohérent, moins néantisé, moins parfait. Il va au delà de la perfection. Il passe par plusieurs passions et ose frôler la grâce alors évidemment, il remue de fond en comble les âmes écorchées vives, les désespoirs secrets les plus profonds mais aussi les sévices qui sommeillent le temps d’un répit sur All Cats Are Grey (composée par Tolhurst) au rythme singulièrement liquéfié et d’une sérénité funèbre sur l’épaisse couche platonique de The Funeral Party où Smith feint la mort de façon si apaisante. Non content de ce simulacre, il le fera crépir sous la glace cinglante de Doubt (composée par Gallup) et son impact agressif, sec, punk, obtus, parano, squelettique. Le chant n’aura jamais été plus cruel que sur ce titre en furie dont la démesure voit les prémisses menaçantes de Pornography. Comme le single Primary et ses coups d’aiguilles tout en hargne frénétique, voix autoritaire à l’appui. Et comme toujours, on se demande comment sa voix trouve le chemin euphonique idéal malgré l’instrumental peu propice à la mélodie.

The Drowning Man [1]évoque la poésie d’une femme qui se noie avec Smith, tout juste communicatif par bribes de phrases qui se font échos infiniment, sans trouver de terminaison adéquate, sur une basse déchue qui comme souvent s’harmonise d’une guitare lancinante et affligée avec joliesse. The Cure à cette époque avaient déjà de nombreux fans. Le titre compte parmi les préférés du public. On se dit qu’un gouffre doit séparer les mentalités d’alors à celle d’aujourd’hui, sans vouloir comprendre réellement comment ni pourquoi. Non présent sur l’album, un des meilleurs single du groupe, Charlotte Sometimes, sortira six mois plus tard, comme une splendeur romantique enrobé d’un son tout juste indescriptible.

Pour clore cette éternel chef d’œuvre, la chanson-titre est une des plus tristes jamais écrite par un homme. Mélodie terrible, voix oppressée. Elle sera rallongée de vingt minutes en concert. Comme si Smith n’avait encore pu extraire toutes ses frustrations tandis qu’il a déjà tout donné en huit morceaux totalement solennels. Faith démontre que la quête est sans limites mais que la vie elle même à ses limites. La ligne de basse est sempiternelle, grave, aveugle, profonde, irréversible, perdue, sans foi, ni loi. Il fait bel et bien noir. La voix se ferme, ses reverbs aigus se brouillent et ses textes se martyrisent :

Rape me like a child christened in blood (...)
Your voice is dead, and old, and always empty (...)
Please say the right words
Or cry like the stone white clown
And stand lost forever in a happy crowd.

Quelque chose s’est brisé. Pourtant, cette seule et souffrante expression répétée jusqu’à l’agonie restera à jamais dans nos mémoires : Nothing left but faith, arrachante de larmes torturantes, non libératrices. Elle prouve que le chanteur désespère de ne pouvoir passer à l’acte, complètement obsédé par cette ambition spirituelle, vague, infime mais présente. Il recherche sa propre rédemption. L’issue introuvable de toute cette tragédie existentielle jamais pompeuse et pour toujours manifeste, vital, sincère, sacro-sainte, exacte.



[1] inspirée par le roman Gormenghast de Mervyn Peake

Répondre à cet article

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Tracklisting :
 
1- The Holy Hour (4:26)
2- Primary (3:39)
3- Other Voices (4:23)
4- All Cats Are Grey (5:27)
5- The Funeral Party (4:14)
6- Doubt (3:11)
7- The Drowning Man (4:49)
8- Faith (6:59)
 
Durée totale : 36:54