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Forever Changes

Forever Changes

Love

par Psychedd le 24 août 2010

sorti en novembre 1967 (Elektra)

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Voilà un album qui ne méritait pas d’être oublié mais les voies de la renommée sont plus qu’impénétrables... Love, premier groupe multiracial, c’est dire s’il a eu son importance à cette époque. Mené par Arthur Lee, qui selon la légende aurait découvert Jim Morrison et Jimi Hendrix, le groupe crée pour Forever Changes un psychédélisme tout à fait nouveau, en réponse aux gentils chevelus de San Francisco. Los Angeles n’est pas avare en phénomènes en tous genres qui viennent bouleverser un peu cet univers qui nage dans une béatitude acidulée. À « Plastic Town », où les gens sont beaux et bronzés, où la vie n’est qu’un rêve géant, bercé par l’illusion Hollywood, les phénomènes en question s’appellent The Doors, Frank Zappa & The Mothers Of Invention et tant d’autres encore. Et puis Love bien sûr, qui va signer son troisième et dernier album (dans cette formation qui a fait leurs beaux jours). La faute au leader, songwriter, compositeur qui ne veut pas quitter le Sunset Strip. Leur réputation d’ailleurs ne s’étend pas très loin (on serait tenté de dire qu’elle s’arrête aux frontières de l’état de Californie). Forcément, ça n’aide pas à devenir une superstar comme les Byrds, toujours en vadrouille quelque part. Si en plus le patron de la bande est quelque peu dérangé, pensez bien que les choses ne peuvent pas s’arranger...

Et pourtant, le groupe Love a tout pour lui : énergie, inventivité, des textes à tomber par terre et un guitariste capable de sortir des sons de toute beauté de sa gratte folk. Le problème, c’est que l’on soupçonne Arthur Lee d’être un peu jaloux envers Bryan MacLean, réduisant souvent ses efforts à pas grand-chose, tant il dénigre son talent (il l’empêche même de chanter sur une chanson de l’album), et sa capacité à produire des mélodies absolument fantastiques. Et ce n’est pas tout : Arthur Lee est persuadé qu’il va mourir avant la fin de l’année et il décide, puisque c’est comme ça, d’entraîner toute personne de son entourage à en faire autant. Et tout ce petit monde de s’assommer allègrement à coups de drogues dures, tuant par la même occasion toute créativité au fur et à mesure que le temps avance. On comprend mieux pourquoi ça n’a pas duré bien longtemps après. Et bien qu’en phase d’autodestruction massive, Love va fournir à nos oreilles réjouies un album réellement beau.

Influences hispanisantes pour le premier morceau (Alone Again Or), orchestre philharmonique, Love est également un joyeux melting-pot musical. La première écoute est déstabilisante, ça ressemble aux Byrds, sans vraiment y ressembler (compliqué hein ?). En fait, ça ne ressemble à rien de connu et à la 10ème écoute on ne se rend compte que d’une seule chose : on est accro... Mélodies éthérées et hypnotiques, façonnées par un Bryan MacLean plutôt en forme, bien que martyrisé, formant un écrin superbe aux paroles à la limite du compréhensible, petits bijoux psychés et dérangeants qui traduisent parfaitement les troubles de l’âme d’Arthur Lee. Aérienne, rythmée, on pourra tout dire de cette partie purement musicale qui cache en réalité bien plus de profondeur dans les messages véhiculés. Amours qui fanent (Andmoreagain), messages venus d’ailleurs d’un Lee, au bord de sa prétendue agonie, qui annonce dans un style merveilleusement réjouissant :

Sitting on a hillside,
Watching all the people die

Rien que pour cette ouverture, The Red Telephone obtient le rang de joyau du disque et, outre ses aspects joyeux comme on vient de le voir, possède aussi un fort potentiel de réflexion : We’re all normal and we want our freedom. Liberté au centre d’un message parfois crypté ; liberté de saborder son propre groupe ; liberté d’avoir des idées vraiment étranges ; liberté de vivre comme bon il lui semble et plus grave, liberté d’être un noir américain dans un pays où chaque jour les droits de ces derniers sont bafoués. Hé oui ! On est bien loin des hippies et de leurs « positives vaïbrèchieunes ». Love met même presque mal à l’aise en reproduisant quasiment la même structure pour chaque chanson : d’abord la guitare seule sur quelques mesures, puis apparition de la voix et de tous les autres instruments. Panne d’inspiration ou simple effet dramatique ? Pas vraiment de réponse sur ce sujet... D’autant plus que certains morceaux dépassent le stade des quatre minutes (souvenir de Da Capo, le second album, dont la deuxième face ne contenait qu’un seul morceau de 19 minutes) et que le rythme change totalement, créant un effet de surprise. Pas de doute, on ne peut pas s’ennuyer en écoutant cet album, le dernier morceau en est un parfait exemple : You Set The Scene, ou l’exemple parfait de 6 minutes 56 où l’on navigue d’ambiance en ambiance, d’humeur en humeur. Sans oublier les traditionnelles phrases sibyllines :

You think you’re happy, and you are happy
That’s what you’re happy for

J’aurai pas mieux dit !

Pour le succès après la sortie, on repassera. Love déjà éclipsé par les Doors ou Jimi Hendrix, y a de quoi s’arracher les cheveux pour Arthur Lee ! Pourtant, leur influence dépassa assez peu (mais efficacement) les frontières des États-Unis, marquant certains artistes, ainsi Syd Barrett qui leur doit le riff d’Interstellar Overdrive, sans oublier que Jim Morrison n’hésitait pas à clamer son amour pour Love. Mais la pression se faisant trop forte, le groupe splitta assez rapidement et se fit oublier. Aujourd’hui, MacLean est mort, grand oublié parmi les oubliés et Arthur Lee après quelques temps en prison, tourne un peu partout où on veut bien l’écouter chanter le répertoire de son défunt groupe. En ces temps de nostalgie aigue, autant dire que le succès finit enfin par tomber.

C’est pour cela que l’on va se permettre un cri du coeur : Réhabilitez le passé et jetez-vous sur Forever Changes !



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Tracklisting :
1. Alone Again Or (3’17")
2. A House Is Not A Motel (3’31")
3. Andmoreagain (3’18")
4. The Daily Planet (3’30")
5. Old Man (3’02")
6. The Red Telephone (4’46")
7. Maybe The People Would Be The Times Or Between Clark And Hilldale (3’34")
8. Live And Let Live (5’26")
9. The Good Humour Man He Sees Everything Like This (3’08")
10. Bummer In The Summer (2’24")
11. You Set The Scene (6’56")
 
Durée totale : 40’57"