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Fresh Fruit For Rotting Vegetables

Fresh Fruit For Rotting Vegetables

Dead Kennedys

par Thibault le 6 mai 2008

Paru en septembre 1980 sur IRS, réédité en octobre 2005 par Alternative Tentacles avec un DVD bonus.

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A la fin des années soixante-dix la Californie est un vide immense où l’ennui est roi, c’est bien simple, il ne se passe rien dans cette partie du monde. Sans le soleil, cela ressemblerait presque à un dimanche à Châteauroux. Toute la génération du début des 70’s agonise ou rentre mollement dans le rang et ainsi la West Coast, ancien symbole de liberté et du flower power et ex-vivier musical en ébullition n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle est devenue le terrain d’hommes d’affaires et d’avocats qui écoutent Fleetwood Mac et les Eagles entre deux vols. Les gosses errent de jobs merdiques en soirées pourries le long de boulevards qui n’expriment plus rien, sinon la victoire d’un mode de vie insupportable de monotonie. On ne saurait trouver meilleure terre d’accueil pour le punk, musique libératrice pour de nombreux gamins de l’époque. D’ailleurs depuis un certain temps déjà quelques groupes se sont fondés ici et là, les Germs de Pat Smear (qui finira chez Nirvana) et les Weirdos qui jouent depuis 1977 par exemple. Mais pour l’instant tout reste brouillon et imprécis, aucun groupe n’a fait l’album qui lancera les bases d’une véritable scène californienne, que l’on nommera « hardcore », noyau dur en français, et qui sera synonyme d’intransigeance autant dans la musique que dans l’attitude. Deux groupes se chargent de cela, Black Flag de Los Angeles et les Dead Kennedys de San Francisco.

Les Dead Ken’ donc ! Les débuts de la formation n’ont rien d’exceptionnels, Jello Biafra (Eric Reed Boucher) tombe sur une annonce de recherche de groupe d’un certain East Bay Ray (Raymond Pepperell de son vrai nom, ce qui le fait beaucoup moins), ancien guitariste des éphémères Cruisin’. Klaus Flouride (Geoffrey Lyall) et 6025 (Carlos Cadona) complètent rapidement la bande. Les quatre enregistrent quelques démos et optent finalement pour un nouveau batteur, Ted (Bruce Slesinger) à la place de 6025 qui reviendra jouer de la guitare de temps en temps. Cependant le groupe sort déjà du lot grâce à son engagement politique qui mêle humour féroce et contestation de l’American Way Of Life (le nom Dead Kennedys a été choisi pour « attirer l’attention sur la fin du rêve américain »). Engagement incarné par le chanteur Jello Biafra qui se présente aux élections municipales de San Francisco de 1979 avec un programme qui rassemble de vastes blagues (obligation pour les hommes d’affaires d’être habillés en clowns par exemple) et des propositions sérieuses (légaliser le squattage d’appartements vides tout en prenant des mesures de répression vis-à-vis des propriétaires qui laissent leurs immeubles dans un état déplorable). Un état d’esprit qui associe autodérision, provocation et un fond plus sérieux, assez proche de celui de Frank Zappa et ses Mothers of Invention dans les années 60. Dans la même année les Dead Kennedys fondent leur propre label Alternative Tentacles, qui publiera la plupart de leurs disques. Car peu de labels veulent d’un groupe dont le premier single (California Über Alles) est un détournement de l’hymne allemand Deutschland Über Alles pendant le régime nazi adressé au gouverneur de l’Etat. Cependant le groupe est signé par le label anglais Cherry Rec (spécialisé dans le punk et le pub rock) et c’est sur cette maison de disques que sortira leur premier album. Celui-ci est enregistré au printemps 1980, dans la foulée de leur nouveau single Holiday In Cambodia.

Enregistré avec des bouts de ficelle, le disque a pourtant bien vieilli, contrairement à la plupart des autres productions de l’époque où les instruments sont compressés dans un son rachitique (les albums du label SST fondé par Black Flag, les Germs…), ici le son est plus que correct et le mixage n’a pas été bâclé. Chaque instrument est parfaitement audible et mis en valeur comme il le faut par East Bay Ray et le producteur Norm qui arrivent à canaliser l’énergie live du groupe dans un format carré et précis. Et cela fait qu’aujourd’hui l’impact de Fresh Fruit For Rotting Vegetables reste intact, aussi frais et efficace qu’à sa sortie. Surtout cet album ne contient que des compositions hors du commun, de petits bijoux hardcore uniques en leur genre. Car les Dead Kennedys ne sont pas des punks obtus qui n’ont écouté que le premier Ramones ou le MC5. Jello Biafra et East Bay Ray sont des amateurs de bonne musique éclairés, des aficionados avertis. Sur leurs étagères on trouve aussi bien des albums de punk que de surf rock (East Bay Ray est un fan de Dick Dale), de rockabilly ou de doo-wop. Ces bons goûts apportent de la richesse à leur musique qui mélange toute ces influences dans un cocktail hardcore speedé. Une musique ultra rapide, jouissive et directe, pas de détour par la case cerveau ou presque. Une musique punk simplissime mais très travaillée.

En effet la bande friscaine a la science du break et de l’enchaînement de riffs détonants. East Bay Ray est un guitariste ingénieux qui alterne entre accords piranhas et solos déglingués façon « Dick Dale met les doigts dans la prise 220 volts et désaccorde sa guitare à coups de tournevis » (celui d’Holiday In Cambodia mériterait une statue en face du Golden Gate de San Francisco). Chaque morceau est riche en petites notes acides, en accords frénétiques surprenants (pas moins de 3 riffs différents et tous hallucinants sur les vingt premières secondes de Funland At Beach !) ou en changements de rythmes démentiels (Chemical Warfare). A la basse et à la batterie Klaus Flouride et Ted font mieux que de la figuration, leur jeu simple mais varié constitue une ossature solide et habilement articulée. Et au chant Jello Biafra est tout simplement impérial, aussi fiévreux que lapidaire. Souvent comparé à Johnny Rotten des Sex Pistols pour sa voix nasillarde et ses roulements de r, les deux personnages sont pourtant totalement différents, Biafra préférant l’autodérision et les textes ironiques à la provocation à la petite semaine des Pistols. Les titres des chansons sont autant de programmes et leurs textes ne déçoivent pas. Il est question de tuer les pauvres pour avoir plus de place pendant les réceptions avec Jane Fonda (Kill The Poor donc)

The sun beams down on a brand new day
No more welfare tax to pay
Unsightly slums gone up in flashing light
Jobless millions whisked away
At last we have more room to play
All systems go to kill the poor tonight

Et comme il n’y a pas que les pauvres qui sont chiants autant se débarrasser des gosses avec ce I Kill Children saisissant de vérité :

I kill children
I love to see them die
I kill children
And make their mamas cry
Crush ’em under my car
I wanna hear them scream
Feed ’em poison candy
To spoil their Halloween

Et maintenant qu’on est entre gens respectables de la jet-set on peut aller au casino et se repoudrer le nez. (Viva Las Vegas [1]. )

Oh, I’m gonna give it everything I’ve got
Lady Luck’s with me, the dice stay hot
Got coke up my nose to dry away the snot, so
Viva Las Vegas

Et pour les petits veinards privilégiés il y a aussi le Cambodge, dépaysement assuré ! (Holiday In Cambodia)

Well you’ll work harder
With a gun in your back
For a bowl of rice a day
Slave for soldiers
Till you starve
Then your head is skewered on a stake
 
Is a holiday in Cambodia
Where people dress in black
A holiday in Cambodia
Where you’ll kiss ass or crack

L’impact de cette musique et de ces paroles sur la jeunesse californienne est immédiat, des dizaines de gamins commencent à jouer ensemble (d’autant plus que trois mois plus tard Black Flag sort son premier album qui fait le même effet) et bientôt toute une première génération de groupes voit le jour. Toute une scène alternative se forme autour de la déflagration Fresh Fruit For Rotting Vegetables qui dépasse rapidement les limites (vite atteintes) du hardcore, d’abord Hüsker Dü, Minutemen et consorts et par la suite, indirectement, Pixies, Mudhoney, Nirvana. La portée de l’album dépasse donc la seule scène hardcore californienne, toute une scène indépendante variée découle de la source Dead Kennedys. Et même des groupes a priori éloignés de ce courant comme Kyuss, Snot ou System Of A Down leur doivent beaucoup. Josh Homme et Nick Oliveri le répètent régulièrement, la base de leur musique c’est le punk hardcore californien de Black Flag et des Dead Ken’. Daron Malakian (guitariste de System Of A Down) est une version arménienne et technique d’East Bay Ray (ce qui n’est en rien péjoratif, au contraire). C’est donc toute une partie du rock indépendant ricain qui prend forme autour de cet album parfait, symbole de toute une époque, qui reste après vingt huit ans une vraie leçon de rock, une formidable bouffée d’oxygène aussi insolente qu’aux premiers jours. Aujourd’hui l’album est un classique, régulièrement cité dans les tops des disques punks les plus influents, East Bay Ray dans les classements des guitaristes les plus importants de la côté ouest, et même si ces classements ne signifient pas grand chose ils prouvent l’impact des Dead Ken’ sur leur époque. Et si ça vous suffit pas sachez qu’Holiday In Cambodia a une place sur le jeu Guitar Hero III à côté de Paint It Black des Stones ou Welcome To The Jungle de Guns’N’Roses.



[1] reprise de la chanson de Doc Pomus/Mort Shuman popularisée par Elvis Presley

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Tracklisting :
 
1. Kill The Poor (3’07")
2. Forward To Death (1’23")
3. When Ya Get Drafted (1’23")
4. Let’s Lynch the Landlord (2’13")
5. Drug Me (1’56")
6. Your Emotions (1’20")
7. Chemical Warfare (2’58")
8. California Über Alles (3’03")
9. I Kill Children (2’04")
10. Stealing People’s Mail (1’34")
11. Funland At The Beach (1’49")
12. Ill The Head (2’46")
13. Holiday In Cambodia (4’37")
14. Viva Las Vegas (2’42")
 
Durée totale : 33’03"