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Fun House (Deluxe Edition)

Fun House (Deluxe Edition)

The Stooges

par Thibault le 1er juillet 2008

4,5

Paru en 1970 (Elektra) Réédité en 2005 (Rhino)

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En 2005 la très bonne maison disque Rhino a eu la non moins bonne idée de rééditer Fun House des Stooges. Remastered for Maximum Impact indiquait le sticker sur la pochette. Tout un programme, autrement dit « vous allez déguster sévère ». Miam. Ce n’est pas sur le dernier Coldplay qu’on trouvera telle étiquette soit dit en passant. Au menu l’album original plus soixante dix minutes de bonus tracks, de quoi faire une véritable indigestion de bonheur. Fun House est en effet un des albums les plus mythiques du rock. Passé inaperçu à sa sortie il est devenu peu à peu culte, influençant pléthore de groupes [1] et aujourd’hui le disque est un classique, présent dans tous les classements qui sortent chaque dimanche du mois et sur toutes les étagères des dingues de musique déviante. Au point que les auteurs de cette œuvre ont été mythifiés, élevés au pinacle du « sex, drug & rock’ n’ roll » et trimballent toute une légende avec eux. « Autodestructeurs ultimes, Iggy Pop parrain du punk, cavaliers de l’apocalypse, junkies invétérés, gang-de-Détroit-plus-méchant-et-plus-violent-que-les-autres, » j’en passe et des meilleures. La réalité est plus simple. Les Stooges étaient beaucoup trop à côté de la plaque et shootés pour maîtriser quoi que ce soit. J’argumente preuves à l’appui. Dans une interview accordée par le groupe au magazine Rolling Stone pour la sortie de l’album The Weirdness (mars 2007), le guitariste Ron Asheton évoquait la conception des premiers disques :

« Aux premiers jours des Stooges on a passé un hiver dans une ferme pour répéter et forcer le destin. La maison était vide, on n’avait pas de nourriture et pas d’eau chaude. Chaque jour, on adoptait le même programme : on se levait au moment où le soleil était en train de se coucher, on regardait le coucher du soleil en mettant un disque de Pharoah Sanders en fumant un joint de marijuana. Ensuite on se mettait à jouer. Quand le soleil se levait il était temps d’aller se coucher ! »

Et quand au fabuleux destin des Stooges (ça aurait fait un beau sitcom) il en parle avec incrédulité :

« C’est incroyable qu’on ait ainsi obtenu ce que l’on appelle maintenant des chefs d’œuvres, comme No Fun ou I Wanna Be Your Dog [chansons sur le premier album The Stooges]. Nous, à ce moment, nous ne nous doutions de rien, c’était juste des chansons, des parties de nos vies. On ne réfléchissait jamais au futur, on vivait au jour le jour. On s’éclatait juste à être un groupe, à traîner ensemble ».

Fun House n’est donc rien d’autre qu’un album joué par une bande de potes un peu (beaucoup) ramollis du bulbe. Un album grandiose. Un tourbillon de violence qui mêle et maltraite des racines jazz [2] et blues dans des torrents de groove, de riffs et d’énergie proto-punk. Tout a été déjà écrit un million de fois sur l’album original. Textes crétins au raz du bitume (« I’ll stick it deep inside » sur Loose, « She got a TV eye on me » sur T.V. Eye, « Ooh, I been dirt and I don’t care » sur Dirt, etc…) hurlé par un Iggy Pop impérial, porté par trois musiciens à la technique rudimentaire mais aux compositions géniales. 38 ans après, tous les morceaux sont parfaits, jouissifs et n’ont pas pris une ride. Les riffs à la fois bluesy et punky du père Asheton sont aussi simples que remarquables, le groove sexuel de la basse et de la batterie donne envie de danser la polka avec une plume dans le fondement, le saxophone de Steven MacKay (qui ne fait cependant pas partie du groupe) est brûlant, en un mot c’est formidable. Le son est dantesque, il faut dire que même si Fun House est un disque immédiat qui n’use pas une seule seconde de temps de cerveau humain disponible, sa mise en boite a été un travail intense et même assez délicat.

C’est là que le deuxième disque nous éclaire. En effet, chaque morceau part de riffs trouvés par le guitariste Ron Asheton. A partir de là tous les autres membres se mettent au diapason et jouent jusqu’à la prise parfaite. Les premières ébauches sont laborieuses, poussives, comme le montre la démo de Loose et la première prise de Down On The Street. Mais à force de travail et d’abnégation, les morceaux prennent de l’ampleur et deviennent peu à peu les chefs d’œuvres que l’on sait.

Un autre défi du disque fut de réussir à capter et à cadrer l’énergie live dégagée par le groupe. Les versions débridées de la chanson titre Fun House ou de 1970 donnent une idée de l’intensité qui devait régner en studio. Il faut s’imaginer Ron Asheton suant sur sa stratocaster rouge et blanche, Iggy épuisé qui hurle au micro, et le duo Scott Asheton (batterie) et Dave Alexander (basse) impeccable et métronomique en arrière plan. Il faut d’ailleurs saluer cette rythmique, l’une des meilleures du rock, qui réussit à cadrer les dérapages parfois proches de l’improvisation de la guitare et du saxophone. Et derrière la cabine Don Galluci (claviériste des Kingsmen) qui a pour job d’enregistrer cette brillante bande de nouilles sous acides. Et pour ne rien gâcher on trouve sur ce disque bonus d’authentiques tueries. Les versions à rallonges de Fun House sont de purs régals, Lost In The Future est une petite perle qui part dans un trip quasi spatial, Slide (Slidin’ The Blues) est une merveille nonchalante avec un saxophone très inspiré. On trouve aussi les versions singles de 1970 (qui n’apporte rien, la chanson est juste raccourcie) et de Down On The Street, qui surprend avec son orgue qui se faufile entre la guitare acérée et la basse rugueuse. Pratiquement rien à jeter et quoi se secouer le corps en rythme pour la décennie à venir.

Et l’objet en lui-même est irréprochable. On trouve des photos d’époque qui permettent d’apprécier les tronches gratinées du groupe (et leur goût de chiotte en terme de tapis), l’histoire de la conception et de l’enregistrement de l’album (et on est désormais certain que le chaos final plutôt douloureux de L.A. Blues est causé par une prise d’acide juste avant l’entrée en studio) et quelques anecdotes qui font toujours plaisir à lire. Une telle réédition est donc tout simplement indispensable pour les amateurs des Stooges mais aussi pour toute la jeune génération qui veut découvrir une bonne raison pour se lever le matin. On laisse le mot de la fin à Jack White qui signe quelques notes de pochettes « Give it to your little brother and run freely ».



[1] des Ramones à Rage Against The Machine en passant par Sonic Youth et Nirvana.

[2] le groupe adore Miles Davis et John Coltrane, ce dernier influença beaucoup les parties de saxophone du disque.

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Tracklisting :
 
Disque 1 :
 
1. Down On The Street (3’43")
2. Loose (3’34")
3. T.V. Eye (4’18")
4. Dirt (7’04")
5. 1970 (5’16")
6. Fun House (7’47")
7. L.A. Blues (4’58")
 
Durée : 36’40"
 
Disque 2 :
 
1. T.V. Eye (take 7 & 8) (6’01")
2. Loose (demo) (1’16")
3. Loose (take 2) (3’43")
4. Loose (take 22) (3’42")
5. Lost In The Future (take 1) (5’50")
6. Down On The Street (take 1) (2’22")
7. Down On The Street (take 8) (4’11")
8. Dirt (take 4) (7’10")
9. Slide (Slidin’ The Blues) (take 1) (4’38")
10. 1970 (take 3) (7’30")
11. Fun House (take 2) (9’30")
12. Fun House (take 3) (11’30")
13. Down On The Street (single mix) (2’44")
14. 1970 (single mix) (3’21")
 
Durée : 73’28"

Sources : Rolling Stone n°049, mars 2007.