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Gather, Form & Fly

Gather, Form & Fly

Megafaun

par Béatrice le 15 septembre 2009

4,5

paru le 21 juillet 2009 (Hometapes)

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De loin, on dirait une clairière inondée de lumière, au cœur d’une forêt de conifères ombrageux. A y regarder de plus près, on s’aperçoit vite que l’éclat doré du sol est en fait une langue de feu en train de dévorer le bois. Comble de l’ironie, le disque est orné de la photo d’un homme souriant devant des rangées de souches d’arbres, conséquence de l’action d’une tronçonneuse plutôt que de celle d’un feu (apparemment, ce n’est pas un album pour les arbres, ce qui n’est pas bien grave, puisque les arbres ne seraient sans doute pas très intéressés).

Entre ces deux photos, ceux qui persistent à acheter des disques verront trois jeunes hommes à cheval, dotés de tignasses et des barbes suffisamment fournies pour les rendre crédibles en représentants de la mégafaune et ainsi lointains cousins du mammouth laineux. Ce dernier ayant mystérieusement disparu du continent américain à la fin du Pléistocène il y a quelques 11 mille ans (eh oui, ça fait un bail !), on peut comprendre que le trio photographié présente d’aussi beaux spécimens de gueules d’enterrement et compose une musique nostalgique et endeuillée.

Toute parenté sémantique mise à part, on ne retrouve pourtant pas plus de traces des infortunés mammouths dans le contenu du disque que sur les vastes prairies nord américaines (et ce n’est pas plus mal comme ça, qui a envie d’écouter des barissement de mastodontes poilus d’outre-tombe ?). Non pas que le groupe ne connaisse pas sur le bout des doigts son folklore, mais il faut bien admettre que le Pléistocène, ça date pas d’hier, et qu’il ne reste pas beaucoup de traces de ce qui se faisait alors en matière de folk... Par contre, il reste encore de grands pans de nature esseulée, et il y a fort à parier qu’ils y puisent une bonne partie de leur inspiration, à l’instar de leur ancien camarade Justin Vernon - celui qui s’est isolé dans une cabane au beau milieu du Wisconsin pour enregistrer un album dépouillé et glacial paru plus tard sous le nom judicieux de Bon Iver. Les quatre ont d’ailleurs joué ensemble avant d’emprunter des chemins musicaux séparés, et de quitter les prairies du Midwest pour s’installer au pied des Appalaches, en Caroline du Nord.

Rien de bien étonnant donc à ce que la tradition musicale dont découle leur musique soit celle, sauvage, solitaire et désolée juste ce qu’il faut, des éternels baroudeurs prisonniers de l’immensité de leur continent. Ca n’en fait pas pour autant des country men pondant un énième ressucée d’americana retro : encore heureux, ce n’est pas parce qu’on joue du banjo, du violon et de l’harmonica et qu’on inspire à grandes bouffées l’air des grands espaces vierges qu’on est condamné à pareil destin ! Au contraire, si on en croit le succès des Fleet Foxes ou de Bon Iver, ces derniers temps, les barbus bourrus qui aiment les montagnes et les chœurs rêches et célestes ont, dirait-on, des choses à dire et à faire entendre.

Voilà donc une nouvelle troupe de barbus bourrus un peu poètes, qui livrent ici leur deuxième album, et qui ont évidemment des (très belles, d’ailleurs) choses à dire. Comme leurs cousins musicaux cités quelques lignes plus hauts, ils privilégient pour les dire les sons organiques et sans âge, ou, pour le dire autrement, les apanages traditionnels des folkeux américains un tantinet dépressifs : quelques guitares sèches et scintillantes, une poignée de notes de piano mélancoliques, des percussions boisées, et bien sûr le banjo, le violon et l’harmonica. Ceci étant, ce n’est pas une raison pour ne pas s’amuser en studio en insérant ici ou là quelques chants d’oiseaux, un souffle de vent ou le roucoulement d’une rivière, et surtout en peaufinant les textures et les climats sonores. Le groupe superpose ainsi discrètement les couches instrumentales timides, nimbant ses compositions dans le brouillard d’un collage musical fluide dont on ne devine les mouvements sans réellement les saisir.

Parfois les chansons se déploient sur un fond de grincements, de chuintements et de percussions qui gonflent au fil de la mélodie, comme sur la très belle (et légèrement anxiogène) Kaufman’s Ballad. Parfois, la simplicité luxuriante de l’instrumentation file un écrin qui vient envelopper les voix et les empêcher de s’envoler trop haut, le temps d’une ballade nostalgique sur des souvenirs qui s’effacent et des photos qui ne suffisent plus à les raviver. Parfois encore, la musique s’étire, se meut, se transforme à mesure que certains instruments prennent le pas sur d’autre, sans que l’on puisse discerner où s’arrête la composition et où commence l’improvisation... et quelques lignes chantées éclosent au milieu de cette prolifération de nappes sonores. Parfois un choeur rythmé vient, l’espace d’un instant lumineux, tirer les enchevêtrements d’arpèges de leur torpeur, avant de les abandonner à leur mélancolie douçâtre. Parfois une ballade dans la plus pure tradition country vient s’y greffer sans en avoir l’air.

Tout le long de l’album, le groupe s’efforce de brouiller les pistes, faisant baigner sa musique dans un climat d’instabilité permanente. Pourtant, ce qui pourrait s’avérer un jeu périlleux qui n’aboutirait qu’à perdre et ennuyer l’auditeur est ici parfaitement maîtrisé et équilibré, d’autant plus que la perpétuelle mouvance de l’album n’est construite qu’à partir d’éléments simples et familiers que le groupe a réarrangé à sa sauce. On est dans un terrain connu qui aurait l’apparence de l’inconnu... ou alors dans un lieu qui, bien qu’entièrement nouveau, semble suffisamment familier pour ne pas être hostile, en oscillation constante entre la pénombre des sous-bois et la lumière aveuglante des clairières. La musique n’est en tout cas jamais entièrement sauvage, et jamais non plus véritablement domptée, s’offrant escapades et digressions sans jamais se fourvoyer.

Megafaun s’installe ainsi confortablement à lisière - qu’on aurait pensée plus marquée - entre la tradition la plus fidèle aux racines et l’expérimentation, sans avoir l’air d’opter franchement pour l’une ni pour l’autre. Alors, il arrive assez fréquemment qu’on ne sache plus exactement où on en est dans l’album, mais sa construction est telle que ce n’est jamais bien gênant, parce qu’on n’y est jamais complètement perdu - et jamais complètement sûr de ne pas l’être.



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Tracklisting :
1. Bella Marie (1’30’’)
2. Kaufman’s Balad (3’57’’)
3. The Fade (2’55’’)
4. Impressions of the Past (5’32’’)
5. Worried Mind (3’19’’)
6. The Process (2’32’’)
7. Solid Ground (4’50’’)
8. Darkest Hour (4’21’’)
9. Gather, Form & Fly (4’26’’)
10. Columns (4’33’’)
11. The Longest Day (3’51’’)
12. Guns (7’21’’)
13. Tides (2’36’’)
 
Durée totale : 51’35’’