Films, DVD
Head-On

Head-On

Fatih Akin

par Céline Bé le 15 mars 2010

4,5

Sortie en salles le 21 juillet 2004 ; DVD paru chez MK2

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À l’heure où Fatih Akin sort sa première comédie et participe à New York I love you, le petit frère de Paris Je t’aime, revenons sur le film qui a consacré le cinéaste allemand. Et que ceux qui se sont déjà informés sur Soul Kitchen – qui sortira en France le 17 mars prochain – ne s’y trompent pas : ce n’est pas dans la comédie que s’épanouit le mieux le talent d’Akin. Retour sur le quatrième long-métrage du cinéaste : Head-On. Une histoire d’amour entre une belle jeune fille opprimée par sa famille et un vieux mais néanmoins charmant punk à la masse. Rien que pour ça, et même si ce n’était que ça, on serait déjà emballé. Mais là, Akin nous en met plein les mirettes : de la fureur, de la violence, des vraies questions, du sexe, de la drogue, de la musique traditionnelle turque et, surtout, du rock’n’roll. Rock + film allemand = méfiance, quand même. Le souvenir humiliant du krautrock vous fait frémir ; tous les ours d’or [1] du monde ne vous feraient pas regarder Head-On. Et pourtant, c’est le film rock par excellence. Avant de le montrer, précisons à sa décharge que Akin n’est pas un réalisateur allemand, mais bel et bien un réalisateur germano-turc. Peut-être que quelque bonne expérience de rock anatolien vous fait déjà revenir sur votre scepticisme initial…

« Punk is not dead » scande le héros Cahit. Il a de quoi : c’est l’histoire de sa vie. Immigré turc un peu perdu entre ses deux nationalités, Cahit travaille la nuit comme ramasseur de bouteilles dans la salle de concert alternative la plus renommée de Hambourg, la « Fabrik ». Le jour, il boit, il fume, il végète à poil chez lui, entre des graffitis anars et une affiche de Siouxsie and the Banshees à peine défraîchie. Akin confie avoir écrit le scénario en pensant à Birol Ünel. Turc allemand dans la vraie vie, l’acteur incarne indéniablement à la perfection le marginal au bord de l’abîme et recevra l’Ours d’or du meilleur acteur pour sa performance. Les thèmes de Head-On sont les leitmotivs mêmes de l’histoire du rock. L’autodestruction et la vie à la marge, si chères à nos idoles, sont vécues par les héros. Il a lancé sa voiture contre un mur, elle s’est ouvert les veines, Cahit rencontre ainsi Sibel pendant sa thérapie pour suicidaires... La jeune femme brûlant de s’émanciper le suivra par la suite dans ses addictions : excès de sexe, de drogues et de boisson qui la mèneront elle aussi au bord du gouffre. Cette autodestruction s’ancre chez Sibel dans une fureur de vivre brûlante, qui la font poursuivre sa liberté de bar en club, de relation sans lendemain en relation sans lendemain.

Voilà le monde de Cahit et de Sibel. Akin nous y plonge par une bande-son décoiffante, uniquement constituée de titres préexistants. Depeche Mode, Sisters of Mercy, Birthday Party deviennent néanmoins parties constituantes du film. I Feel You, que Cahit écoute au moment de foncer dans le mur, nous met ainsi sur la piste de l’origine de son mal de vivre. Qui est ce « You » qui fait verser une larme au vieux loup et dont l’absence manifeste ne paraît pas sans rapport avec ses tendances autodestructrices ? Klaus Maeck , conseiller musical pour le film, l’explique très bien : les musiques du film caractérisent les personnes et les situations, elles « donnent de la profondeur aux images et du sentiment aux personnages » [2]. La musique est dans Head-On une quatrième langue. Au même titre que l’emploi alternatif du turc, de l’allemand et de l’anglais, elle y caractérise des situations de communications particulières et donne des cadres aux relations qui unissent les personnages. C’est qu’un titre post-punk ne fabrique évidemment pas le même sens qu’un titre reggae – Die Welt steht still [3] par exemple. Une telle présence scénaristique de la musique est délibérée et Akin déclare « Au commencement était la musique » [4]. Klaus Maeck confirme et raconte que, contrairement à l’usage en vogue, le cinéaste est venu le voir avant le début du tournage pour s’assurer tous les droits des titres de sa B.O. Ce dernier plaisante aussi en se souvenant que la part du budget consacrée à la bande-son était telle qu’il a dû réduire les coûts de lumière et de caméra…

L’ensemble du film a donc été filmé à la main et sans steadycam. Un sacrifice valable. C’est qu’Akin ne fait pas de compromis. Sa réalisation est radicale : chaque scène finit dans l’excès. Dans le sang, dans la sueur ou dans les larmes. Mais Head-On n’en est pas pour autant une tragédie. C’est plutôt un drame où s’alternent des passages très durs et des scènes au ton plus léger, voire drôle. À ces alternances de ton s’ajoutent des alternances de rythme et des scènes de chant traditionnel turc, filmées sur les rives du Bosphore, découpent même une structure en cinq actes. Le choix de la musique traditionnelle anatolienne est décalé mais s’harmonise étonnamment bien avec le reste de la bande-son. Le mélange fait effectivement un écho agréable à la personnalité des deux personnages, perdus quelque part entre la Turquie et Hambourg, entre la communauté et la marginalité. Quant à ceux qui se méfieraient de ces incursions dans la musique traditionnelle, de cette structure en actes, de ces changements de tonalités et de thèmes ainsi que de ces longues parties instrumentales, rappelons leur que le rock progressif n’est pas le mal incarné…

« Punk is not dead », radicalité, violence, drogues, autodestruction, fureur de vivre, Birthday Party, Depeche Mode, Sisters of Mercy. Head-On n’en est pas pour autant réductible à un parti pris ni à une fabuleuse bande-son : c’est un film. Un film où l’ambiance rock est soutenue par une vraie histoire, une belle histoire. À voir absolument, donc.



[1] Head-On a reçu l’ours d’or au festival de Berlin 2004.

[2] Livret du CD de la B.O. – Normal Records.

[3] Die Welt steht still Sam Ragga Band feat. Jan Delay

[4] « Am Anfang war der Sound…Sound, der mich begleitete, mich inspirierte, mich heilte, mich ausfüllte, den Drang hatte, mit einem Bild, einer Szene, einem Drehbuch, einen Film zu verschmelzen… » (Au commencement était la musique…la musique qui m’a accompagné, m’a inspiré, m’a guéri, qui a comblé le vide en moi, qui avait en elle la pulsion de fusionner avec une image, une scène, un scénario, un film…) Fatih Akin, dans le livret du CD de la B.O. – Normal Records.

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