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Les Ailes du Désir

Les Ailes du Désir

Wim Wenders

par Céline Bé le 31 août 2010

Sorti en 1987, Les Ailes du Désir (Himmel über Berlin) est le plus grand succès commercial du réalisateur allemand Wim Wenders. Il donnera lieu à une suite, Si loin, si proche ! (1993), qui n’était pas prévue au départ.

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C’est l’histoire de Damiel.

Damiel porte un long pardessus anthracite et un catogan.

Damiel est un ange. Il est partout et tout le temps. Il sait tout. Il peut rentrer chez les humains. Dans leurs têtes, aussi. Il s’incruste gratos aux concerts. Lui et son pote ange Cassiel s’amusent à consigner dans leurs Moleskine les trucs marrants que font les humains. Parce qu’ils aiment bien les humains, même si leur existence est particulièrement vaine.

Damiel est las de sa vie d’ange. Il sent que l’éternité et la clairvoyance, ce n’est pas tout. Il doit y avoir autre chose. En tout cas, il y a Marion, la trapéziste. Marion, haute en couleurs, jure en français. Marion, toujours gracieuse, est un peu perdue. Damiel désirerait Marion si un ange connaissait le désir.

La différence entre Les Ailes du Désir raconté par moi et Les Ailes du Désir réalisé par Wim Wenders, c’est la narration. En particulier la narration. Ne vous laissez pas berner par mon envie conventionnelle de résumer le film, Wenders ne nous raconte pas cette histoire. Les deux premiers tiers du film, il rechigne à amorcer l’intrigue, se refusant à suivre les habitudes cinématographiques : le pari des Ailes du Désir, c’est de tenir constamment en éveil l’intérêt du spectateur sans avoir recours à la ligne dramatique classique : une trop grosse ficelle, selon Wim. Le cinéaste fait ainsi de sa première partie une exploration ludique où le spectateur explore le quotidien des anges à travers les yeux de Damiel. Parmi les petites trouvailles de Wenders, l’idée que les anges ont établi leur QG berlinois dans la grande bibliothèque nationale est par exemple joliment enthousiasmante.

On découvre aussi le monde des humains, tel que Damiel le devine. Les humains sont capables du pire. Mais à côté de ça, ils peuvent faire tant de petites choses dont les anges sont incapables : boire un café, avoir les doigts noircis d’avoir lu le journal et ôter leurs souliers sous la table, discrétos, pour étendre leurs orteils. Damiel nous entraîne dans sa fascination pour la sensualité rugueuse de la vie humaine. Le spectateur qui se laisse porter par les larges mouvements de la caméra de Wenders observe à travers les yeux de l’ange. Le recul qu’il y gagne lui permet de découvrir la beauté dans la solitude angoissée et dans le quotidien urbain, dans la grisaille de Berlin à la fin de la Guerre froide. Des Fleurs du Mal cinématographiques, en somme.

Les Ailes du Désir est construit autour de textes composées par le poète allemand Peter Handke. Ces poèmes forment la trame des (rares) dialogues et des monologues internes. Sur ces mots, Wenders greffe des images à l’esthétique finement travaillée [1]. L’assemblage est solidement soutenu par des éléments dramatiques simples, qui rendent la poésie du film très abordable : une histoire d’amour impossible, de l’humour… Et la bande-son et la réalisation viennent encore appuyer la trame narrative. Du coup, le film est poétique sans être pénible.

« Ma bande-son est un film en soi » fanfaronne Wenders [2]. C’est-à-dire qu’elle donne autant à comprendre que les images. Écoutez les harmonies dissonantes des chœurs angéliques que l’on entend dans la bibliothèque (le QG des anges) et comparez les d’un côté à la mélodie atone des pensées humaines plongées dans l’abstraction des livres et de l’autre au bruissement musical des pensées prosaïques des humains de la rue. Alors ? Toujours persuadé que c’est plus beau d’être un ange ?

Nick Cave, en tout cas, semble n’avoir rien compris. En tout cas pas tout : si comme Damiel il connaît bien le voyeurisme qui rend fou de désir, il en est encore à conclure « from her to eternity », alors que Damiel, de son côté, voudrait à raison abandonner l’éternité pour la fille. Pourquoi je vous parle de Nick Cave ? Parce qu’il est là, en personne, en concert avec les Bad Seeds pour la scène finale et que c’est somme toute grâce à lui que…enfin, je ne dis rien, vous verrez. Je peux juste vous annoncer que vous entendrez The Carny et From Her to Eternity, ainsi que le groupe Crime and the City Solution, composé autour d’anciens de The Birthday Party (le premier groupe de…Nick Cave).

Le tournage s’est fait sans véritable scénario. Du coup, l’œuvre relève en partie de l’archivage personnel : comme Damiel et Cassiel au début du film, le cinéaste semble partager sa collection de jolies choses. Wenders avoue : « le film est la collection de tous mes lieux préférés à Berlin » [3]. Et encore, il passe sur le plaisir qu’il prend à sublimer son héroïne, incarnée par sa femme d’alors, Solveigh Dommartin. Le résultat est-il trop personnel pour autant ? Peut-être. Il en résulte pourtant que, si le spectateur peut se sentir oublié par un réalisateur plongé dans son univers, le film gagne en sincérité. Ce qui s’avère au final nécessaire pour un film qui dit l’infériorité de l’abstrait devant le concret : « Vive le monde ! A bas le monde derrière le monde ! » [4].

Si vous aimez Nick Cave, si vous êtes trapéziste, si Colombo vous fait rire, si vous êtes philosophes ou si vous ne l’êtes pas, si vous avez du temps et l’esprit libre, Les Ailes du Désir vous plaira. Si en plus vous aimez Berlin, vous adorerez. Car « Le Ciel au-dessus de Berlin » (littéralement Himmel über Berlin) inaugure la seconde période allemande de Wenders de retour des Etats- Unis, où il a triomphé avec Paris Texas, et on sent bien qu’il est heureux de retrouver la métropole allemande. Berlin divisée, Berlin détruite mais Berlin alternative, Berlin historique, Berlin vivante. Et, pour le coup, les non-germanophones sont peut-être pénalisés, parce que les sous-titres rendent parfois plus boiteuse qu’elle ne l’est en réalité la très jolie langue de Peter Handke. De quoi regretter d’avoir choisi espagnol en LV2.



[1] Henri Alekan, le directeur de la photographie, a minutieusement disposé des petites lumières dans pleins de recoins sur tous les plans pour que les noir et blanc soient parfaitement maîtrisés.

[2] “I’ve never done something where he sound alone in already an entire film. Where there is so much to hear simultaneously, because so much is being told.” Wim Wenders cité par Norbert Grob (dans Wim Wenders) p. 264

[3] Entretien avec Wim Wenders, Positif n°319, sept 1987. P.12

[4] « Les Ailes du Désir : complexité d’un espace filmique », par Frank CUROT dans Etudes cinématographiques : Wim Wenders. P.192

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Les Ailes du Désir est un film du réalisateur allemand Wim Wenders, sorti en 1987. Il a reçu le prix de la mise en scène au festival de Cannes l’année de sa sortie.

Scénario de Wim Wenders et de l’écrivain allemand Peter Handke. Avec Bruno Ganz, Solveigh Dommartin, Otto Sander, Curt Bois, Peter Falk.