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Musique, une très brève introduction

Musique, une très brève introduction

Nicholas Cook

par Céline Bé le 6 avril 2010

4,5

Paru en 1998. Traduit en 2006 pour les éditions Allia.

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Que ce soit en méprisant ouvertement leur public, en sabotant leurs concerts ou en accusant les parcours imposés (sortir un album de temps en temps, faire des tournées,…) de détruire leur liberté d’artiste, les génies du rock que nous idolâtrons nous font parfois nous sentir gênant. Du grand fan au petit critique, cette relation à sens unique alimente nos complexes de vers de terre amoureux d’une étoile. Et si, d’aventure, la colère monte et que l’on se prend à se demander si, après tout, on n’occuperait pas une place légitime dans la musique, la vague iconoclaste retombe bien vite devant l’écrasante évidence de l’autorité intouchable du Musicien. Les Musiciens sont et seront nos dieux et, si peu magnanimes soient-ils, nous, pauvres mortels, aplatissons toute notre béatitude devant eux.

Ainsi soit-il ? Heureusement, Nicholas Cook est là pour nous tirer de l’obscurantisme et nous montrer, non seulement que cette manière de penser et d’écouter la musique ne va pas de soi, mais surtout que les présupposés sur lesquels elle repose sont d’un autre âge. Ceux-ci ne sont plus du tout adaptés à ce qu’est pour nous la musique aujourd’hui et ce décalage suscite des torsions de la pensée musicale, d’où un malaise latent.

Voilà le point de départ du topo que Cook construit sous nos yeux. De là, il développe un propos toujours clair et sa pensée avance pile poil à la bonne allure, rythmée par des images, des anecdotes et des vannes relevant d’une grande variété de genres musicaux : beaucoup de classique, pour le côté historique, mais aussi des noms du classique rock, du métal, du prog, de la pop, de la country, de la cithare chinoise, des chœurs africains, de la dance. Les Beatles, Peter Gabriel, Za Fuxi, Michael Jackson, Schubert.

Première étape : mettre au jour nos présupposés en matière de musique. Où l’on aborde la dichotomie art noble/art mineur, la distinction pop/rock, la supériorité de l’auteur-compositeur sur l’interprète, la musique comme langage universel, l’idéal de l’art pour l’art, le manque de public comme preuve de la qualité musicale, l’inutilité pénible de l’auditeur et du critique. Cook analyse tous ces schèmes à la lumière de l’authenticité. Son idée est que l’authenticité est la valeur à l’aune de laquelle nous jugeons et hiérarchisons les productions musicales.

Ensuite, pister les origines historiques de ces modes de pensée. En gros, beaucoup de Beethoven, un peu de classicisme et de Platon.

Arrivés là, s’arrêter un moment pour constater à quel point ces valeurs d’un autre temps sont désuètes, car élitistes et ethnocentristes, et s’étonner d’en être dupe. La honte.

Le tout pour finir sur l’espoir des modes de pensée alternatifs, qui existent dans la musicologie, mais qui ne sont pas encore évidents pour la société musicale toute entière. Parmi les changements qui s’imposent, il y en a un qui est central – et qui nous plaît pas mal : reconnaître entièrement la nature d’art-performance de la musique et la recentrer en partie sur la réception, c’est-à-dire sur l’interprète et l’auditeur, sans qui elle n’a pas de sens. Ce n’est pas bêtement démagogique. Il s’agit en fait d’une conséquence de l’acceptation que la musique est à la fois action et « représentation de ».

Mentionnons aussi une sorte d’annexe sur musique et sexe. Avis aux amateurs : chapitre 7.

L’approche du professeur Cook [1] n’est pas uniquement musicologique, elle chemine entre la sociologie et l’ethnologie, avec un passage fondamentale par la linguistique. Des connaissances dans ces domaines peuvent faciliter la lecture, mais cette introduction fournit à tous sans exception de quoi se mettre sous la dent : les novices retiendront des bases de réflexion solides, les plus calés apprécieront la cohérence de la fresque et s’attacheront sans doute plus aux aspects techniques, aux débats historiques ou aux affrontements entre écoles rivales.

Tous se retrouveront en tout cas dans le plaisir du style de la pensée et de l’écriture de Cook. La pensée est complexe, elle a la séduction des théories englobantes tout en restant agréablement modeste. On aime l’anti-élitisme mâtiné d’optimiste. L’écriture, elle, est détendue mais pas indigeste, parfois drôle, personnelle sans être d’une subjectivité acharnée. De quoi soulager un moment nos cerveaux de lecteurs des classiques de la critique rock britannique. Remercions donc les éditions Allia, qui ont procuré au livre une bonne traduction (Nathalie Gentili).

Pour tous aussi, la lecture a des effets bénéfiques concrets : c’est pas pour rien si le bouquin a été traduit dans 12 langues. Et si on était fayot, on montrerait qu’on a bien compris le concept de la parole-action : « Votre livre est performatif, Professeur Cook ». Le lecteur en sort effectivement changé. Peut-être pas bouleversé, mais un peu moins niais. D’abord parce qu’il a pris conscience de ses a priori en ce qui concerne la musique et que, du coup, il va sans doute lever le nez du guidon pour réfléchir un peu à ce qu’il pense. Ensuite : la lecture de Musique, une très brève introduction relève quasiment de la thérapie pour fan complexé. Épargnez-vous les années laborieuses de divan qui, de rechute en rechute dans vos complexes, vous mèneraient éventuellement à affirmer enfin, glorieux mais tremblants : « j’occupe une place légitime dans la musique ! ». Puisqu’un spécialiste vous le dit : le publique et les critiques ont le droit d’exister, ce sont plus que des parasites qui empêchent les Musiciens de tourner rond et qui polluent la pureté de la Musique. Ouf, on respire.

Un seul regret : que ce ne soit qu’une très brève introduction. Dans son cheminement, le guide Cook nous montre du doigt des problèmes annexes sans pour autant s’y arrêter. Le lecteur reste parfois sur sa faim, car il sent que si Cook s’attaquait sérieusement au débat Beatles/Rolling Stones au lieu de simplement le signaler au passage, ça ferait vraiment avancer le schmilblik. Pareil pour les autres questions amorcées mais laissées sans réponses : « Y a-t-il quelque chose de gay dans les harmonies en tierce ? ». Pour ces questions comme pour d’autre – du type identité sexuelle de Little Richard ou de Michael Jackson (ah, ce fameux chapitre 7…), Cook nous donne seulement les clefs pour réfléchir. Zut.

On se prend à rêver : si Nicholas Cook se consacrait pour de vrai au rock, ça pourrait être tellement intéressant. Parce que, Nicholas, le DIY, c’est passé de mode ! Enfin, Cook est vieux, mais pas mort : inondons-le de lettres folles réclamant un opus rock. Allez, je commence :

« Cher professeur Cook, j’ai adoré Musique, une très brève introduction… »



[1] Nicholas Cook est professeur de musique à Cambridge. Il a enseigné à Londres (Royal Holloway), à Hong Kong, Sydney et a été doyen des arts à Southampton.

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