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OK Computer

OK Computer

Radiohead

par Giom le 25 mai 2010

paru en juin 1997 (Parlophone / EMI)

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OK Computer sort en juin 1997 et ne fait pas tout de suite l’effet d’une bombe ou plutôt si, mais d’une bombe à retardement ! Voici un disque qui s’est imposé dans la durée pour rapidement devenir culte et être considéré par beaucoup comme l’opus rock le plus abouti des 90’s, voire plus.

Après le semi-échec commercial de The Bends, le groupe Radiohead se devait de frapper fort pour leur troisième album s’il voulait rester dans la course d’un rock anglais en pleine mutation après l’euphorie de la britpop. Thom Yorke et ses quatre copains d’Oxford s’enferment donc dans un château britannique en compagnie de leur nouveau producteur attitré (le désormais célèbre Nigel Godrich) pour finalement marquer l’histoire de la musique populaire britannique en composant et en enregistrant les douze pépites qui forment OK Computer, morceaux d’une densité à tous points de vue extraordinaire.

Car le titre OK Computer comporte deux significations. Oui aux machines bien sûr, puisque avec OK Computer Radiohead perfectionne considérablement sa façon de composer et d’enregistrer allant même jusqu’à faire construire à Oxford un home studio à la pointe de la technologie ; la voie vers l’electro-rock de Kid A était donc déjà d’une certaine façon bien préparée. Mais le titre OK Computer a également une valeur thématique puisque ce disque n’est rien d’autre que le chant d’un monde qui se déshumanise et où les individus se retrouvent sans cesse confrontés à de nouveaux défis pour comprendre le monde qui les entoure. Androïdes, aliens, touristes, police de la pensée, voilà divers avatars de ce constat tragique qui fonde OK Computer, l’humanisme a du plomb dans l’aile, en cette fin de XXème siècle. Beaucoup ont vu dans OK Computer une adaptation musicale du roman de George Orwell, 1984. Si ce livre a toujours été à la source de l’inspiration de l’écriture de Thom Yorke, on ne peut pourtant pas parler de véritable adaptation. Car si on doit reconnaître une chose à ce disque, c’est sa singularité profonde.

Alors voilà, on en arrive au moment fatidique ! De quoi parler avant tout pour décrire ce disque, pour faire ressortir son essence si particulière et les sensations toujours renouvelées qu’il procure ? Car c’est bien une des particularités majeures d’OK Computer que d’être l’un des rares disques capables de vous faire aimer tous ses titres quitte à ce que chacun soit à un moment ou un autre LE morceau que vous préférez de l’album. Il faut bien parler, pour commencer, du fabuleux Paranoid Android, single improbable de 6 minutes et 21 secondes dont les différents morceaux dans le morceau rappellent ce processus de mise en abyme musicale instauré par les Beatles sur Happiness Is A Warm Gun. Ici, soli torturés se confrontent avec des chants chorals de toute beauté alors que Yorke fait vivre par sa voix un personnage de paranoïaque déconcertant : « When I am king, you will be first against the wall... » Un texte complexe qui mêle narration originale et réflexions sarcastiques sur les valeurs censées aider l’être l’humain à s’en sortir (le « God loves his children » répété en fin de morceau arrive de façon ironique après une description pathétique de la condition humaine). Un titre fabuleux et terriblement indescriptible (ce qui ne rend pas l’entreprise facile, admettons-le) tout comme beaucoup d’autres...

L’émotion gagne également l’auditeur sur Exit Music (For A Film), relecture de l’histoire de Roméo et Juliette où musique (une progression extraordinaire basée sur une accumulation douce d’instruments et de sonorités qui trouve son paroxysme au moment où la batterie arrive d’une façon magistrale) et texte atteignent une intensité incroyable, le tout porté par la voix de Thom Yorke qui nous transporte littéralement, les sensations ressenties alors par cette écoute pouvant être incroyables et uniques. Il y a aussi Let Down, véritable cathédrale musicale fondée sur une série d’arpèges électriques déconcertants et dont le jeu des deux voix donne un caractère complètement troublant et envoûtant à un morceau malheureusement renié plus tard par le groupe pour l’avoir trop souvent joué lors de la tournée qui accompagna la sortie de l’album. Puis suit Karma Police, single magnifique, parfaitement construit sur un dialogue entre une guitare acoustique et un piano sur lequel Yorke reprend avec vigueur sa thématique existentielle, filée tout au long de l’album « Phew for a minute there, I lost myself... » avant que sa voix ne se fasse engloutir par un son effrayant créé par des amplis de guitare. Tout un symbole, la machine a une fois de plus rattrapé l’homme. Un morceau très efficace qui n’a pas pris une ride en un peu moins de dix ans. La face A du disque est donc extraordinaire, stupéfiant l’auditeur par sa profondeur et son originalité. Une pause s’impose alors, ce sera le bref Fitter Happier qui présente, sur quelques notes de piano, une voix électronique, type Macintosh, qui relate la vie aseptisée et « parfaite » mise en valeur par la société de consommation : « Fitter Happier, more productive, comfortable, not drinking too much, regular exercise at the gym (3 days a week) », tout un programme !

Mais les choses sérieuses reprennent avec force sur le très pixiesien Electioneering où des guitares rageuses qui rappellent la puissance de The Bends s’indignent avec le chanteur contre le côté « com. » du monde politique. En parallèle, on peut y lire une réflexion sur le propre métier d’artiste rock qui consiste également à faire des tournées, serrer des mains avec le sourire. On l’aura compris les morceaux de la deuxième moitié du disque n’ont rien à envier à ceux de la première. Pour preuve le fabuleux Climbing Up The Walls dont la musique et en particulier le rythme fascinant de la batterie, crée une atmosphère étrange et angoissante. La voix légèrement trafiquée de Yorke prononce alors des paroles effrayantes provoquant une véritable catharsis musicale chez l’auditeur qui n’en peut plus tout en prenant un plaisir musical intense :

« And either way you turn
I’ll be there
Open up your skull
I’ll be there
Climbing up the walls... »

S’en suit un crescendo musical apocalyptique seul capable de laver l’horreur des paroles prononcées avant de laisser place à un nouveau morceau en contraste musical complet No Surprises. Cette comptine douce semble être là pour apaiser l’auditeur mais l’anglophone comprendra qu’il n’en ait rien tant le propos développé maintenant par Yorke est à nouveau terrible, abordant cette fois-ci la condition humaine sous l’angle du suicide (voir l’article consacré à cette chanson). Puis vient Lucky, chanson parfaite et hymne du groupe en concert où les guitares s’entremêlent à la perfection, faisant de cette composition un des titres les plus représentatifs du groupe à cette époque. Joyau musical, Lucky est bien l’une des plus grandes réussites du groupes d’un point de vue de leurs titres à guitares. Enfin l’album se termine par The Tourist, titre écrit par le guitariste Jonny Greenwood, très calme et désabusé comme une ultime tentative du groupe pour faire passer son message de questionnement du monde et d’appel au changement... avant que la sonnerie achève un disque qui laisse l’auditeur littéralement estomaqué par ce qu’il vient d’entendre et l’expérience qu’il vient de vivre.

OK Computer est donc un disque fabuleux à la fois du point de vue de son ambition musicale que de la richesse du discours qu’il propose. Rarement, dans la musique à guitare, recherche d’innovation et puissance émotionnelle ne s’étaient aussi bien mariées. Le disque se devait donc de devenir une référence à travers les années, symbole d’un âge mûr du rock maintenant capable avec les outils qui lui sont propres d’offrir sa version singulière du monde.

Beaucoup ont alors pensé que Radiohead offrait là son ultime chef-d’œuvre et que le reste de leur carrière consisterait à tenter d’atteindre à nouveau, au fil des albums suivants, ce paradis perdu représenter par OK Computer. Thom Yorke, en nouveau Syd Barrett aurait ainsi réinitialiser le mythe de l’artiste cramé par une œuvre trop grande pour lui, qui aurait tout renouvelée une unique fois et pour toujours. On sait maintenant qu’il n’en fut rien, heureusement pour eux et heureusement pour nous...



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Tracklisting :
 
1. Airbag (4’44”)
2. Paranoid Android (6’23”)
3. Subterranean Homesick Alien (4’27”)
4. Exit Music (For A Film) (4’24”)
5. Let Down (4’59”)
6. Karma Police (4’21”)
7. Fitter Happier (1’57”)
8. Electioneering (3’50”)
9. Climbing Up The Walls (4’45”)
10. No Surprises (3’48”)
11. Lucky (4’19”)
12. The Tourist (5’24”)
 
Durée totale : 53’26”