Livres, BD
Rock Et Politique

Censure, Opposition, Intégration

Rock Et Politique

Anne Benetollo

par Milner le 20 février 2007

4,5

paru en mars 1999 (L’Harmattan) ; 278 pages.

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Avant toutes choses, il est bon de préciser que le cadre du livre ne sort que rarement des frontières américaines. De plus, les quelques lignes qui suivent montrent à merveille que les États-Unis sont bel et bien un paradoxe vivant, se créant une Histoire qu’elle n’a pas connu à l’instar de la musique rock qui suscite toujours des passions entre haine et dévotion.

Vous souvenez-vous de l’année 1985 ? D’un point de vue musical, l’époque nageait entre MTV et mainstream affligeant mais c’est pourtant à ce moment-là que certaines femmes de politiciens influents se réunissent sous l’appellation PMRC (Parents’Music Resource Center) après que sa plus fidèle représentatrice Tipper Gore (femme de Albert Gore, alors sénateur) ait entendu des paroles obscènes au hasard de chansons telles que Darling Nikki de Prince ou encore Like A Virgin de Madonna. Il faut dire que le contexte était favorable : le pays de l’Oncle Sam se trouvait en pleine renaissance religieuse et de puritanisme. Le but de ce lobby est d’infléchir la politique gouvernementale, qu’elles trouvent laxiste à l’égard de l’industrie du disque. Ce qui sera rapidement chose faite lorsque ces Washington wifes (le surnom dont on les affublait) parvinrent à contraindre les maisons de disques à apposer l’ignoble sticker Parental Advisory sur les objets du délit. Bizarre de la part d’un pays qui affirme dans le Premier Amendement de la Constitution américaine que la liberté d’expression soit protégée...

Ceci n’est que le point de départ de l’œuvre de l’auteur qui s’évertue à présenter également les liens étroits entre les artistes et les hommes politiques. Le PMRC s’apparentant à un prétexte, Rock Et Politique est le témoignage de la tentation de censure de l’expression artistique dominant un large pan de la classe politique d’un pays qui se veut paradoxalement garant des libertés - dont celle d’expression. La censure étant certainement le symptôme d’une société en crise, il apparaît que c’est une façon comme une autre de déresponsabiliser les politiciens. Bien sûr, ce qui fait la force du livre, ce sont les nombreuses anecdotes d’époque puisées parmi tous les quotidiens et magazines américains que recellaient les kiosques du pays mais également les raisons historiques et les relations entre la société et le mouvement rock qui ont fini par engendrer le très vertueux PMRC.

Il faut dire qu’entre l’immédiate après-guerre et l’explosion du rock’n’roll, les grandes maisons de disques nationales avaient trouvé un bon moyen pour s’assurer des succès, en respectant la morale établie : les covers. Il s’agissait de transformer les paroles trop osées des chansons noires et de les adapter pour le public blanc en changeant à peine le rythme. Qui pouvait se douter que ce système était tout à fait légal grâce à The Copyright Act datant de 1909 ? Et c’est ainsi que pour parvenir au succès qu’il connut très rapidement, Bill Haley transforma un morceau plutôt cru chanté par Joe Turner en un tube phénoménal, Shake, Rattle And Roll. Certains disc-jockeys de l’époque s’offusquèrent de cette pratique et choisirent de diffuser les originales comme les reprises sauf que par la suite, sous la pression, les textes devenaient beaucoup moins osés, les artistes s’imposant alors une autocensure.

Tout comme ce procès intenté par la famille d’un rescapé d’un suicide en 1985 (James Vance) au groupe Judas Priest, persuadée que la musique et les textes des chansons du combo hard-rock étaient responsables de l’acte de leur fils. Et ce qui et incroyable, ce sont les multiples rebondissements des audiences où après que la cour eut le sentiment que le groupe n’avait aucuns liens avec l’acte irresponsable de Vance, une fois les antécédents familiaux perturbés prouvés, des avocats prétendirent que Judas Priest avait utilisé des messages subliminaux qui auraient, par un phénomène de « stimulation pré-consciente » poussé les deux jeunes à se suicider. En effet, il s’avéra que lorsqu’on passait une chanson du groupe à l’envers, certaines paroles devenaient parfaitement audibles mais ne donnaient pas suffisamment de sens pour inciter à commettre l’irréparable. Au bout d’un marathon judiciaire de cinq longues années, le groupe fut enfin disculpé et sa maison de disques condamnée à 40 000 dollars d’amende. Un moindre mal, au pays des procédures en tout genre...

Rappelons aussi les tentatives du président Ronald Reagan qui fit semblant en 1984 d’être un proche de la rock star Bruce Springsteen et utilisa son dernier opus en date (Born In The U.S.A.) comme un emblème américain. Ce qui n’était malheureusement pas le cas puisque la chanson homonyme narre l’histoire d’un jeune qui a des ennuis et qui est envoyé au Viêt Nam. À son retour, il se trouve confronté à la dure réalité. Springsteen donna une cinglante réponse à l’affaire lors d’un concert à Pittsburgh : « Le président a mentionné mon nom l’autre jour et je me suis demandé quel avait pu être son album préféré... Je ne pense pas que ce soit Nebraska. »

À une époque où on commence à s’interroger sérieusement à propos de la liberté d’expression, les enquêtes, analyses et constat que rapportent Anne Benetollo font froid dans le dos. Si la protest song est ce qui se fait de mieux en matière de rock et de politique, il demeure cependant vrai que la politique interfère dans le paysage musical même lorsque qu’une période ne possède pas de mouvement musical politique majeur ; les années 1980 en furent le plus bel exemple. Le rock étant considéré comme une menace pour la cellule familiale sous l’ère Clinton, on peut affirmer sans crainte que c’est encore le cas sous l’ère Bush fils. Ah oui, au fait, il se murmure que les membres originels du PMRC se disaient fans de rock !



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