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Songs Of Love And Hate

Songs Of Love And Hate

Leonard Cohen

par Vyvy le 13 mars 2007

5

paru en mars 1971 (Columbia Records)

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Deux ans se sont écoulés depuis Songs From A Room. Deux ans au cours desquels la voix de Cohen s’est enrichie, plus forte, plus sombre, elle entre dans ses plus belles années. Deux ans au cours desquels le Leonard a bourlingué, écrit, pour lui, mais aussi pour les autres (notamment pour Judy Collins, qui va enregistrer avant le Canadien plusieurs titres de l’album). Bref, deux ans qui ont vu notre homme mûrir, s’affirmer, composer, retravailler des œuvres plus anciennes. Ces deux ans vont résulter en un des plus beaux albums du poète, exemplaire par sa cohérence, envoûtant par son ambiance unique, rendu superbe, splendide, sublime par l’aura du Cohen, cette aura qui habite ces paroles et enchante ces quelques notes. Cette aura et...la touche de deux producteurs, un à Memphis (où à l’instar de son opus précédent Cohen enregistra avec Bob Johnston), et un autre à Londres, qui serait à l’origine du côté « sombre » de l’album, Monsieur Paul Buckmaster.

Songs Of Love And Hate est un de ces albums clés dont l’écoute, à chaque fois, provoque chez l’auditeur un sentiment de plénitude teinté, comme il se doit, d’une once de mélancolie. Chantre à la voix d’or du sombre et du complexe, Cohen le poète, Cohen le musicien signe ici un album qui montre un tournant certain dans sa, déjà longue, carrière artistique. Ici, la simplicité, frôlant l’austère, du précédent opus, laisse la place à une ornementation, qui, si elle n’est pas omniprésente (chœurs et cordes principalement) change le son de notre homme. Chansons d’amours, de haines, comme le nom l’indique, chansons d’une âme torturée, torturante et tortueuse, chansons aux relents de mystique, d’historique (la récurrente Jeanne d’Arc dont la présence transcende l’album), voilà de quoi est composé cette œuvre.

Le troisième Songs Of de notre homme s’ouvre sur un culte Avalanche, version musicalisée d’un poème du même homme, datant de sa première « vie » en tant que poète. Ce texte sinueux, vieux de plus de dix ans, Leonard Cohen va s’en remparer, se le réapproprier et y adjoindre un mélange de tension et de sentiment d’inévitable qui vous prend à la gorge.

You who wish to conquer pain,
You must learn what makes me kind ;
The crumbs of love that you offer me,
Theyre the crumbs Ive left behind.
Your pain is no credential here,
Its just the shadow, shadow of my wound.

S’enchaînent alors les titres cultes, chargées d’images, d’idées, de souvenirs. Last Year’s Man, seule à ne pas avoir été joué live de l’album, la chanson véhicule encore ici la complexité de notre Canadien errant, teinté comme souvent d’imageries religieuses Great Babylon was naked, oh she stood there trembling for me/, and Bethlehem inflamed us both/ like the shy one at some orgy. Les chœurs d’enfants (enfants de la London Corona Academy) donnent un air de sérénité innocente à ces morceaux, sentiment assez incongru au regard des paroles. Retenons aussi que Joan Of Arc y fait sa première apparition... Mais le « sérieux » n’a pas encore pointé son petit nez. Le voici que l’on entrevoit avec un des morceaux les plus intéressants et sombre de ce cher canadien. J’ai nommé Dress Rehearsal Rag. La chanson, Cohen ne l’a même pas composé pour lui. C’était à l’origine un « cadeau » à Judy Collins, qui l’enregistre en 1966, soit 4 ans avant son auteur.

La chanson est associée au suicide, par ses paroles, et par l’attitude de Cohen à son encontre [1] : C’est une chanson authentique, elle provient je pense de mon expérience personnelle, mais je ne suis pas intéressé- je ne peux pas... d’une certaine manière je n’ai pas réussi à faire sortir cette chanson de sa sphère privée. Je l’ai enregistrée. ça m’a d’ailleurs surpris. Je ne suis pas content du résultat, il y a de nombreuses failles dans cet enregistrement, mais sous la lumière des projecteurs, je n’arriverais jamais à la jouer. En fait il l’a joué...deux fois, en 1968 à la BBC mais depuis les fans attendent en vain. Cohen rajoute en effet un cadre particulier à cette chanson, il l’a ainsi à plusieurs reprise relié cette chanson à un vieux standart de jazz tchécoslovaque Gloomy Sunday ; qui faisait augmenter le taux de suicide à chaque diffusions et dont l’auteur finit par se défenestrer en 1968. Cette chanson au si lourd passif reste une des plus grandes influences du terrible Nick Cave.

Autres titres cultes, le Famous Blue Raincoat, qui lui aura marqué de nombreuses folkeuses de ces années-là (Baez, Collins...). L’histoire est connue, celle d’un triangle amoureux (dont notre homme ne se rappelle pas les détails), une lettre que notre héro écrit à cet homme avec qui il partage sa femme, cet homme au Famous Blue Raincoat. Là ou on s’embrouille, c’est que le manteau en question était un manteau...de Leonard lui-même. Tortueux, comme toujours, notre poète avouant ainsi que les paroles sont trop mystérieuses, trop opaques. Ce titre reste un des titres phares de Cohen, un de ces titres autour desquels la grande communauté d’amateur du Canadien se réunit en parfaite harmonie.

L’album contient des perles moins finement taillées. Diamonds In The Mine nous voit une rythmique (contrebasse aidant) plus jazzy et une voix torturée rappelant un autre homme en noir. C’est aussi un des rares titres où on entend le Cohen gueuler !

Et, car parler de cet album sans mentionner son dernier titre serait un crime, voici Joan Of Arc, histoire d’amour tragique, on l’entend bien, entre la pucelle d’Orléans et son bûcher anglois, vision tordue et terrible d’un amour consumant la belle.

It was deep into his fiery heart
he took the dust of Joan of Arc,
and then she clearly understood
if he was fire, oh then she must be wood.
I saw her wince, I saw her cry,
I saw the glory in her eye.
Myself I long for love and light,
but must it come so cruel, and oh so bright ?

Au final, le cru 1971 de Cohen réussit à fédérer aux fans écorchés de ces premières aventures une masse toujours plus grande de badauds, attirés par le coté de plus en plus polyphonique de son œuvre. Celle-ci s’enrichit, vocalement, instrumentalement, mais aussi jusque dans les paroles, Cohen gagne en maturité et savoir faire sur toute la ligne. Et le critique de se lever et de retourner le vinyl sur sa platine...



[1] extraits d’interviews tirés de l’excellent fansite Diamonds In The Line

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Tracklisting :
 
1. Avalanche (5:01)
2. Last Year’s Man (5:59)
3. Dress Rehearsal Rag (6:05)
4. Diamonds In The Mine (3:50)
5. Love Calls You By Your Name (5:40)
6. Famous Blue Raincoat (5:10)
7. Sing Another Song, Boys (6:12)
8. Joan Of Arc (6:21)
 
Durée totale : 44:21