Incontournables
The Downward Spiral

The Downward Spiral

Nine Inch Nails

par Emmanuel Chirache le 26 juin 2007

paru en mars 1994 (TVT / Interscope / Nothing Records)

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Incroyable mais vrai, MTV n’a pas toujours diffusé Pimp My Ride ou le dernier Nelly Furtado. Il fut un temps béni où la chaîne passait du metal ! Il faut dire qu’au début des années 90, ce courant connaît une petite révolution. Sorti exsangue d’une décennie ringarde qui l’a vu se réduire à des équipées de chevelus braillards amateurs de pantalons moule-burnes, de satanisme grand-guignolesque, de solos poussifs et d’envolées pseudo-lyriques, le metal prend soudain des allures plus respectables et se bonifie en embrassant différents genres. Le grunge avec Soundgarden et Alice In Chains, la fusion avec Rage Against The Machine, le stoner avec Kyuss, puis le néo-métal avec Korn, Deftones ou System Of A Down, ce sans oublier les projets singulièrement géniaux comme Tool. L’air du temps est donc au métissage, musical comme social, et un nouvel amalgame va naître au milieu de cette effervescence. Je veux parler du metal industriel et son cortège de groupes à succès, Ministry, KMFDM, Rammstein, Oomph !, Rob Zombie et Nine Inch Nails. La sauce prend même en France, où Treponem’ Pal et Les Tétines Noires se forgent une petite niche de fans.

Bien sûr, le rock industriel n’est pas en soi une nouveauté. Chacun le sait, le rock’n’roll est né de la cuisse du progrès technique et industriel. Sans électricité, pas de rock. C’est donc tout naturellement qu’il s’intéressera au fil de son histoire aux nouveautés technologiques, dans l’espoir d’y trouver matière à création. La musique dite industrielle ou électronique lui servira tour à tour de muse ou de figure repoussoir pour mieux renaître de ses cendres. La rencontre du metal et de l’indus s’opère en revanche sur le tard, à la fin des années 80 avec Skinny Puppy, mais va rencontrer un public gigantesque avant de retomber gentiment dans l’oubli. Comme l’a formulé le philosophe Jean Guitton, « être dans le vent, c’est avoir le destin des feuilles mortes  ». Du coup, après nous avoir tartiné de l’industriel un peu partout, avec en point d’orgue la fameuse BO de Spawn, la production rock a renvoyé bien des groupes à leurs chères études. Cependant un petit village indus résiste encore et toujours à l’envahisseur pop-rock : Nine Inch Nails.

Car personne n’a oublié Nine Inch Nails. À juste titre, d’ailleurs, puisque le groupe fait partie des fondateurs du genre depuis la sortie de son Pretty Hate Machine (1989), et peut seul se vanter d’avoir réalisé non pas le chef-d’œuvre du metal industriel, mais ni plus ni moins que l’un des albums majeurs du rock. Paru en 1994, The Downward Spiral sort tout droit de l’imagination de Trent Reznor, l’homme qui se cache derrière Nine Inch Nails, à la fois chanteur, musicien multi-facettes, compositeur et producteur du projet. Une imagination fertile certes, mais qui rumine aussi les angoisses d’un héroïnomane maniaco-dépressif, dont les sombres pensées le poussent à enregistrer le disque dans la demeure californienne où Sharon Tate, alors la compagne de Roman Polanski, fut assassinée par la Manson Family [1]. Deux titres du disque, Piggy et March Of The Pigs, font directement écho au mot »Pigs" que les meurtriers avaient inscrit sur les murs avec le sang de la victime. Dès lors, inutile de préciser qu’il y a peu de chances pour que dans ses chansons Reznor vous souhaite « tout le bonheur du monde », ou évoque son envie soudaine de se cacher sous les draps au lieu d’aller à un dîner ennuyeux. Non, les textes de cet album concept renvoient à l’auto-destruction progressive d’un homme, qui perd la maîtrise de sa vie au point de finir par se suicider.

Immédiatement, le morceau d’ouverture nous met dans l’ambiance en nous présentant un certain Mr. Self Destruct qui prend le contrôle du personnage central de l’histoire. Il s’agit bien évidemment de la part la plus sombre de Trent Reznor, sa haine, ses tentations, ses vices, ses addictions, ses peurs, son sentiment de culpabilité, sa lâcheté. De ce postulat découle tout le reste, le rejet de la religion dans Heresy, le refuge dans le sexe avec Closer, les pulsions destructrices de Ruiner, le pourrissement et la métamorphose charnels illustrés par The Becoming, l’appel au secours et la solitude ressentis dans I Do Not Want This, puis la mort avec Big Man With A Gun ou The Downward Spiral, et enfin la souffrance exprimée par Hurt. Au final, le disque n’est que la longue mue d’un homme en cadavre. Trent Reznor se suicide esthétiquement pour continuer à vivre.

Ce pourrissement progressif de l’âme et du corps se manifeste également à travers la musique. Nine Inch Nails modèle en effet des textures sonores électroniques hallucinantes qui traduisent le mal-être de leur compositeur. Savamment orchestré, produit de main de maître, le disque repose en outre beaucoup sur les différents climats qui l’habitent, d’abord vivants, violents et éminemment rocks, comme le démontrent les quatre premiers morceaux ultra accrocheurs, en particulier le survolté March Of The Pigs. Pour les chanceux qui ont découvert à l’époque le morceau sur les ondes radio ou le clip sur les ondes hertziennes, il faut se souvenir que March Of The Pigs fait alors l’effet d’une bombe, avec son rythme de batterie démentiel, ses guitares rutilantes, cette étrange incursion du piano et les hurlements incantatoires de Reznor. C’est bien simple, rarement une chanson n’aura procuré un tel sentiment de violence.

Au milieu de l’album, le ton se fait plus glauque. Libidineux sur le génial Closer (« I want to fuck you like an animal ». Merci pour ta proposition Trent, c’est sympa), énervé sur le fabuleux Ruiner, carrément malsain sur l’extraordinaire The Becoming, une chanson aux sonorités sordides, sur laquelle on peut entendre un sample de hurlements de terreur et dont le final époustouflant mêle bruitages robotiques, cris furieux et guitare acoustique apaisante. La pression remonte avec I Do Not Want This et Big Man With A Gun, avant que l’atmosphère ne se fasse davantage sombre et hypnotique. Si Eraser et The Downward Spiral envoûtent l’auditeur et font partie de ces longues chansons au son desquelles on aime à s’endormir pour s’éveiller en sursaut lorsqu’elles changent de rythme, Reptile sonde encore plus profondément les limbes de l’âme de Reznor, rampant jusque dans notre propre cerveau pour y cracher le venin de sa folie et nous emporter avec lui vers son dernier antre. Chanson d’une beauté trouble, Hurt [2] clôt la spirale avec brio. Qui peut rester insensible aux arpèges dissonants du couplet, à cette impression de calme avant la tempête, à cette voix qui murmure sa douleur, à ce refrain martelant une note obsédante qui va crescendo, puis s’interrompt brutalement dans un énorme fracas ? Après tout cela, difficile de trouver ne serait-ce qu’une seule seconde qui ne fût essentielle à cette œuvre géniale, cauchemardesque et passionnante.

Et comme un bonheur ne vient jamais seul, il faut impérativement se procurer les albums de remixes qui accompagnent The Downward Spiral, à savoir March Of The Pigs, Further Down The Spiral et Closer To God. Comme tout génie qui se respecte, Reznor ne considère pas son travail comme figé dans du granit, mais en perpétuel mouvement, aussi chaque morceau connaît-il plusieurs vies remixées, diverses variations sur un thème imposé. Nine Inch Nails sortira donc trois « halo » (la discographie de NIN se subdivise en halo numérotés, comprenant albums, EP, remixes, et live) qui poursuivent l’exploration musicale et mentale de Reznor. Si Closer To God s’articule quasi uniquement autour de Closer, dont on peut découvrir des versions incroyables, Further Down The Spiral doit être considéré comme un nouvel album de Nine Inch Nails, presque aussi torturé et réussi que son prédécesseur. On notera l’apparition sur certains remixes de Dave Navarro et Aphex Twin, qui ont sans doute contribué au succès considérable de l’opus, disque d’or aux États-Unis avec plus de 500 000 exemplaires vendus !

Depuis que la musique électronique existe, trop peu d’artistes sont parvenus à concrétiser les possibilités infinies offertes par la technologie. Avec The Downward Spiral, Trent Reznor donne une leçon aux bidouilleurs de toute obédience qui ont écumé durant des années les platines, synthétiseurs et tables de mixage sans parvenir à en tirer autre chose que des gadgets sonores dénués d’ambition. Ici, Nine Inch Nails prouve à l’inverse que l’électronique peut engendrer une nouvelle façon d’orchestrer et d’arranger la musique, sans pour autant abandonner la composition de véritables chansons. Aujourd’hui encore, l’electronica apparaît d’une grande pauvreté en comparaison des promesses que le progrès nous apporte. C’est pourquoi The Downward Spiral pourrait sortir demain et rester aussi révolutionnaire. Le disque n’a pas pris une ride, là où Prodigy a pris un siècle dans la gueule. Raison de plus pour vénérer l’alchimiste Reznor, qui a réussi la prouesse de transformer du metal en or, ce n’est pas tous les jours que ça arrive.



[1] Lors d’une interview pour Rolling Stone en 1997, Reznor s’expliquera sur ce choix morbide : « Un jour, j’ai rencontré la sœur de Sharon Tate. Par hasard, juste une brève entrevue. Elle m’a demandé si je profitais de la mort de sa sœur en vivant dans sa maison. Pour la première fois, tout le truc m’a sauté à la tronche. J’ai dit "non, c’est juste que je m’intéresse au folklore américain. Je me trouve à cet endroit où un événement bizarre de l’histoire s’est produit« . Tout ça ne m’avait pas frappé auparavant, mais tout à coup ce fut le cas. J’ai réalisé pour la première fois  »et si c’était ma sœur ?«  J’ai pensé  »va te faire foutre Charles Manson !« Je suis rentré chez moi et j’ai pleuré ce soir-là. J’ai compris qu’on pouvait voir les choses sous différents angles. » Ah, ces rock-stars, de vrais enfants ! Il faut tout leur expliquer : la mort c’est triste, tuer c’est mal, profiter de la douleur des autres c’est pas cool.

[2] Le morceau a été repris en 2002 par Johnny Cash, qui en livre une interprétation bouleversante sur l’album The Man Comes Around.

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Tracklisting :
 
1- Mr. Self Destruct (4’30")
2- Piggy (4’24")
3- Heresy (3’54")
4- March Of The Pigs (2’58")
5- Closer (6’13")
6- Ruiner (4’58")
7- The Becoming (5’31")
8- I Do Not Want This (5’41")
9- Big Man With A Gun (1’36")
10- A Warm Place (3’22")
11- Eraser (4’54")
12- Reptile (6’51")
13- The Downward Spiral (3’57")
14- Hurt (6’13")
 
Durée totale : 65’02"